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32e Festival International du Film de Turin (21-29 novembre 2014)

Turin 2014

POST-FESTIVAL

Pendant des décennies, le Festival de Turin s’est chargé de ne sélectionner que des réalisateurs qui avaient entre 25 et 35 ans. 32 ans plus tard, la jeunesse a changé. Elle est à présent pervertie, métamorphosée : l’âge de la maturation est devenu celui de l’adaptation à un monde déformé, détruit, pollué ou vidé de son sens. Ici les enfants sont mutants, plus ou moins adaptés à la douleur d’arriver dans un monde en friche. Les plus vieux, quant à eux, sont enfermés dans le deuil. L’autre conséquence de cela, c’est que la fougue et l’emportement des premiers âges se sont éteints : nul idéalisme, nulle volonté de changer le monde. On s’est adapté aux problèmes. On les a acceptés. On les a incorporés. La politique s’est éteinte quand se sont allumés les premiers iPhone, et les caméras des jeunes réalisateurs sélectionnés ici – documentaires comme fictions – n’enregistrent que ça : l’extinction du sentiment politique. On l’aura compris : la visite de l’exposition Sergio Leone dans le célèbre Musée du Cinéma, offerte aux journalistes, est un présage. Nous sommes tous des Sergio Leone, séquestrés dans le post- : post-modernisme, post-humanisme, séparés du réel par autant d’écrans comme Leone l’était du far-west par les films de John Ford. Démonstration en 10 films, tous projetés dans les trois premiers jours du festival.

1. STORM CHILDREN, de Lav Diaz 7.0

Pluie grésillante sur une bâche, sonne comme un vieux vinyle fini.
Côté Godot évident, trop évident, ne même pas le mentionner.
Immenses plans d’épaves magnifiques, on dirait de la SF.
Images d’une pureté extraordinaire : à la fin, contemplation des gosses qui remontent une corde immergée vers deux bateaux.

Et plein la ville coule une rivière

Enfants : parcelles de chair animée avec une conscience dedans. Charriés inutiles par la vie. Déchets. Ce qu’ils regardent dans l’eau polluée, petits Narcisses, c’est leur reflet. Déchets à n’en plus finir.
Les voitures coulent aussi. En permanence.
Fleuve noir. Chiens errants.
Fleuve surgi d’une tache de ténèbres.

Musique in.
Pas de couleur.
Pas de dialogues.

40mn sans soleil.
1h30 sans gros plan.
1h48 sans sous-titres.

Humains animaux. On ne les comprend pas. Ils ne parlent pas. On ne comprend pas ce qu’ils font. Victimes du pourrissement écologique.
Et quand les gosses regardent un bateau au loin, c’est le bateau qui a l’air d’un animal, sorte de mastodonte impassible.
Ce gosse qui utilise un outil tandis qu’on entend un avion se poser suggère même l’existence de deux espèces différentes. Pourtant, ces petits humains savent lire et écrire puisqu’on les voit aller à l’école. Mais comment peuvent-ils appartenir à la même espèce que les humains de l’avion ?

L’œil gauche d’une femme accroupie reflète la lumière comme celui de la panthère dans 2001...

Le dernier plan montre un enfant-animal. Enfant-grenouille – voir la façon dont il saute.

Disparition du langage. Ironie dans les débris : Safety first, Dove – repairs damaged hair : épave et ruines. L’eau a rincé le sens. Plus de parole, seulement les moteurs bourdonnants (animaux) et les poules (animaux).

Gosses jouant au basket sous une pluie torrentielle. Se lavant les cheveux tout habillés. L’eau ne mouille plus. L’eau n’est plus l’eau. L’eau a rincé l’eau.

Conversation hallucinante sous une épave : « c’est un bateau qui a tout détruit ? – Oui, en un seul mouvement, il a balayé tout le village. » Au fond du plan, des cris d’enfants qui jouent…

« It’s sad living here now », dit le garcon - avec un sourire.
Ils ont évolué, ne ressentent plus la pluie, pas plus que la douleur.
Et les gamines chantent La Reine des Neiges : « The cold never bothered me anyway ».

Les gosses jouent dans l’eau sous la pluie
Et l’on pense aux épaves sous-marines qui deviennent des lieux grouillant de vie.
Plan de la fin : c’est ça. Sauf qu’ici les poissons-clowns sont des enfants.
Voilà l’humanité d’après, adaptée au dérèglement climatique.

Pas un mot sur l’abandon politique. Pas un.

2. EAU ZOO, d’Emilie Verhamme 0.1

Il aurait fallu écrire dès la sortie d’Eau Zoo. Quelques jours plus tard, il paraît incroyable qu’un film ait pu être aussi mauvais. Pourtant les notes sont là. On les regarde, incrédule. Ca s’est vraiment passé comme ça.

Jump-cuts à la Arnaud Desplechin quand il a trop mangé.
Tout en ellipses et en énigmes pour donner l’illusion d’une intrigue implicite.« Tu délires complètement ! », « Mais qu’est-ce qui te prend ? », etc.
Une dictature sur l’île d’Yeu, pourquoi pas un génocide sur Jersey.
Exergue incroyable : « Sans confiance, tout est fiction », d’un obscur philosophe allemand ou d’un économiste médiatique hype, ce n’est pas fait pour qu’on s’en souvienne de toutes façons, seulement pour impressionner.
La musique avec voix off, le poème d’un hallucinant premier degré : « Mademoiselle amour, quand entendrai-je votre doux bonjour, dont je rêve depuis toujours ».
Interminable passage où le héros hurle à une actrice amatrice un peu effacée de fermer sa gueule - absurdité totale, aggressivité gratuite pour combler le vide.
Scène en muet avec crescendo de violons.
La descendance déjà tarée de Xavier Dolan.
Le ralenti sur l’âne.
Le méchant fume sa clope.
Le garçon aux yeux bandés qui crie COLIN COLIN COLIN.
Maman coupable et Papa innocent.
Musique, coquillages, cris dans le sable, fuite au ralenti.

Et puis incroyable carton final : « Arrêtez de vous reproduire ». Tout s’explique : c’était du quinzième degré, du militantisme, comme les types qui militent contre les armes à feu à coup de fusillades dans les campus

La réalisatrice en repasse une couche : « Dédié à tous les enfants dont l’usure déforme la sincérité ».

Sergio Leone des films amateurs.

3. 24H SUR LA PLACE, d’Ila Bêka et Louise Lemoine 6.0

Prix spécial du jury des documentaires italiens.

Le 20 juin 2014.

Comme Lav Diaz. Bruit de voitures permanent.
« Il est mort » dit l’Iranien - avec un sourire, alors qu’il parle de son fils.

Procédé un peu facile, sempiternel truc à la John Dos Passos/Ruth
Beckermann/Georges Pérec, qui consiste à aller piocher des gens au hasard pour regarder au fond.
Pourtant ça marche.

Le documentariste cherche la mort et la douleur.
On pense à Incassable. La scène de la gare. La violence révélée dans un endroit public. Iranien torturé, cycliste morte, taxi qui joue à GTA le soir…

Comme Lav Diaz, le film n’est pas militant pour deux sous. La politique est derrière. 24h n’est pas politique, ou alors très superficiellement. Comme un passage obligé. Tout est politique, donc rien ne l’est.

Et encore une fois, les hommes sont regardés comme des animaux.
Encore une fois le film s’achève sur ce mystère, cette étrangeté-là.
Un homme s’approche de la caméra et repart sans rien dire
Comme ce jeune homme qui répond à la caméra en expliquant qu’il vient de le faire, avec un autre documentariste, sur la même place, au même moment, mais qu’il veut bien recommencer.
On a déjà tout vu, tout fait.
On connaît l’humanité par coeur, alors on cherche autre chose.

4. ENDLESS ESCAPE, ETERNAL RETURN, de Harutyun Khachatryan 4.0

Lauréat du prix du meilleur documentaire.

Un homme rit de la politique et répond en parlant d’animaux.
Deux régimes d’image : passé, pellicule, appartement, théâtre / présent, numérique, extérieur, animaux mis à mort.
Le tank ne sert pas à faire la guerre, seulement à tuer des lapins, Dissolution du politique.
Nombreux inserts sur les lapins et poissons mourants.
A quoi servent-ils ? Enièmes métaphores politiques ? Non. La politique a fait son temps. Elle aussi, on la connaît par cœur.

Le Coca symbole du capitalisme : vu chez Lav Diaz, revu ici. Symbole trop évident. Vidé de son sens.

Enfin, surtout : hallucinant plan-séquence où l’homme raconte qu’il a tué un phoque, une truite, un bélouga, et s’est mesuré à un ours femelle très grand et très intelligent. Récit primitif de chasseur. Tout le théâtre, toutes les répétitions montrées auparavant par le film, tout se dissout dans ce plan-séquence où l’homme se met en scène et raconte comment il s’est mesuré à l’animal pour le tuer et le piéger.
Dissolution du politique dans le souci écologique.
Sans exagérer, de loin la scène la plus intéressante - le reste, quand l’homme parle de son héritage, de ses possessions, etc., on sent qu’il s’en moque.
Seule la confrontation avec l’animal l’anime.

5. HABITAT : NOTE PERSONALI, de Emiliano Dante 3.0

Sur le tremblement de terre de l’Aquila
Comme si le film de Lav Diaz avait été tourné par l’un des survivants
Dialogue très net entre les films.
Le réalisateur s’appelle Dante et ça n’est même pas un pseudonyme.

Un homme se plaint de ne pas avoir été placé en container, parce que du coup il n’a pas l’air d’un rescapé. Bizarre.
Il aurait voulu ressembler à un rescapé, se sent mal parce qu’on lui offre une vie normale
Et se serait senti plus à l’aise dans une situation post-atomique
Comment ne pas penser au film de Lav Diaz ?

Encore une fois, ce Festival de Turin est un festival de X-Men : les individus ont évolué et se sont adaptés à leur vie de merde. Comme à Paris, dans 24h sur la place : personne ne mentionne le bruit des voitures ou la qualité de l’air.
Ils ont évolué.
Dans 24h sur la place, il faut voir le jeune qui fait du vélo en plein milieu des embouteillages. Comme un poisson dans l’eau
Ils n’ont plus besoin d’air pur ni de villages intacts pour être heureux.
Emilie Verhamme, avec Eau Zoo, est aussi une X-Men à sa manière : elle se contente d’un cinéma en ruine (intellectuellement, techniquement)
Mais rêve que ça s’arrête (« Arrêtez de vous reproduire »).
Sorte de malthusianisme appliqué au cinéma.

Dans Habitat : trop d’effets, trop de méta, le réalisateur se raconte en train de faire un documentaire - bon, tant mieux pour lui.
Le documentaire ne se suffit plus à lui-même, il faut se montrer documentarisant.

Et les gens qui sourient en parlant de la mort ! Encore !
Le réalisateur dit qu’il a voulu se pendre et, aussitôt, musique swinguante de documentaire, petite animation. La mort et le sourire. Ils se sont adaptés à la catastrophe. Plus de religion. Juste de l’amertume. Très inquiétant et assez fort. _ Ces jeunes-là ne croient plus en Dieu et, du coup, quand il leur arrive des emmerdes, ils acceptent.
Néo-stoïcisme.

Même défaut que dans Eau Zoo, où Verhamme coupe juste après une phrase pour donner l’illusion de vouloir couper court au pathos, alors que c’est pire encore, puisqu’elle en fait des tonnes par ailleurs. Le réalisateur de ’71 avait ce problème-là aussi, feignant de finir ses séquences d’un ton badin sur un gimmick du méchant. Comme s’il suffisait de faire sobre pour l’être.
Sauf que la sobriété aussi, on la connaît par coeur.

Le débat d’après la séance, cerise sur le gâteau.
Le réalisateur et un intervenant, rescapés de l’Aquila, disent que oui, le film est politique, mais que la politique leur est passé au-dessus : l’Aquila, c’est avant tout social et personnel, insistent-ils.

« Je n’ai pas voulu finir mon film sur du politique, mais sur du personnel. »

6. WHIPLASH, de Damien Chazelle 9.0

Grand film
Sur la volonté de perfection, l’art, le rapport maître/élève, le jazz, l’endoctrinement, l’ambition
Et encore l’histoire d’un enfant qui veut souffrir,
Qui est prêt à souffrir pour réussir,
Qui a accepté la souffrance,
Qui, aussitôt après son accident de voiture, se remet à courir pour retourner sur scène et jouer,
Exactement comme les enfants de Lav Diaz se remettent à jouer après l’ouragan, exactement comme tous ces gens qui sourient en mentionnant la douleur et la mort.

7. STRAY DOG, de Debra Granik 5.0

Très beau documentaire sur un vétéran du Viêt-Nam qui refuse de se pardonner
Et choisit de vivre avec sa douleur
Parce que, selon lui, arrêter de souffrir, serait ne pas honorer ceux qu’il a fait souffrir, ceux qu’il a tués.

8. HISTORIA DEL MIEDO, de Benjamin Neishtat 1.0

Film sur la peur. Répétitif et morne.
Twin Peaks désargenté
Cohérent avec la programmation, cela dit : il s’agit de se complaire dans la peur, c’est-à-dire de s’adapter et de préférer le confort d’une situation désagréable à une véritable tentative d’autre chose.

9. MEMORIE : IN VIAGGIO VERSO AUSCHWITZ, de Danilo Monte 8.0

Lauréat du Prix Avanti !.

Avec Storm Children et Whiplash, le troisième grand film de ce début de festival

Road-movie en train : rail-movie ? Italie – Auschwitz. Deux frères s’engueulent pendant tout le trajet.

Encore un personnage qui chérit sa douleur : l’un des frères répète tellement qu’il a raté sa vie qu’on a l’impression qu’il s’en vante, surtout filmé en contre-plongée : Moi, je suis un raté ! Moi, je suis une merde !

Phénomène de flash-back comme dans le film arménien, très intéressant (effet Cloverfield) : le documentaire se construit autant à partir de ce qui est filmé au moment de sa réalisation, que de ce qui a été filmé des années avant.

Dans quelle mesure l’habitude qu’on pris les gens de voir des caméras partout a-t-il modifié leur rapport à l’objectif, au fait d’être filmé ?
Les humains se sont habitués à la caméra.
En découvrant Til Madness do us part, on parlait de Wang Bing comme d’un génie parce qu’il arrivait à se rendre invisible : mais les gens qui ont grandi avec des caméras dans la main ne sont-ils pas différents ? Ne doivent-ils pas réagir différemment, quand une caméra les filme ?
Et si c’était ça, la nouvelle humanité : une humanité si habituée à être filmée qu’elle en révolutionne la pratique du documentaire ?

Holocauste de soi-même, deux frères qui s’entre-déchirent.
Lien chez certains individus entre la tendance à l’autodestruction, et la fascination pour la Shoah.

Est-ce que les humains s’en sont vraiment remis ?
Nouvelle humanité, encore : celle qui souffre de la Shoah alors qu’elle ou parce qu’elle en est très éloignée.
A relier aux traumatisés de Debra Granik : comme les rescapés du Viêt-Nam, il semble que ces gens veulent souffrir pour honorer les morts du passé.

10. IT FOLLOWS, de David Robert Mitchell 2.0

Film d’horreur américain.
Encore une fille qui aime souffrir. Dès que le monstre arrive, elle va dans les endroits les plus terrifiants possible : une balançoire la nuit, une forêt… Et on ne comprend même pas pourquoi.

Sergio Leone du film d’horreur
Ou Xavier Dolan du film d’horreur, plutôt : musique facile et ralentis.

De la même manière que la métaphore politique est trop visible dans les documentaires de Lav Diaz et Ila Bêka au point de ne plus présenter d’intérêt, la métaphore sexuelle est ici tellement évidente qu’y accorder le moindre intérêt n’en présente plus aucun.

Et l’on repense à Eau Zoo, film le plus nihiliste de ce festival : même jeu idiot dans It Follows sur la peur du viol, mêmes gimmick réemployés de telle manière qu’ils ne servent plus à rien.
Jeunes Sergio Leone d’office, qui ne s’embêtent même plus pour réintégrer leurs références à l’histoire.
_Verhamme veut filmer des gens sur une plage comme Lars Von Trier et n’explique rien
Elle veut faire des jump-cuts à la Desplechin et les fait sans raison
Mitchell veut suggérer que son héroïne se fait gang-banguer par trois inconnus : il ne se demande même pas si ça a du sens avec le personnage, si le scénario l’exige, il le suggère à pleins tubes

Quant au finale dans une piscine, il n’est motivé par rien et n’apparaît aussitôt non pas comme une trouvaille de scénario, mais une idée stupide de la part des personnages, résultat en fait de l’inadéquation entre le cliché de la scène finale de film d’horreur dans une piscine, avec la situation des personnages de ce film-là en particulier.

Humanité d’après, langage d’après, films d’après, documentaires d’après.

Cinéma de l’absurde.
Alors citons Godot, après tout. Acte I :

(Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.)
VLADIMIR : Alors ?
ESTRAGON : Rien
VLADIMIR : Fais voir.
ESTRAGON : Il n’y a rien à voir.

par Camille Brunel
vendredi 19 décembre 2014

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