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Entrevues Belfort - 29e festival du film (22-30 novembre 2014)

Belfort #2

Leïla et les loups, de Heiny Srour ; La guerre d’Algérie, de Jean-Marie Straub ; Kommunisten, de Jean-Marie Straub ; La fièvre, de Safia Benhaïm

Leïla et les loups de Heiny Srour - 1984 - Liban / Royaume Uni / Belgique / Pays-Bas - 1h30 - La Transversale : le voyage dans le temps

La projection du film de Heiny Srour revêtait un caractère particulier. Leïla et les loups est rarement montré, et la première séance a été interrompue, le matériel de projection de la copie 16mm ayant connu des difficultés. Deux jours plus tard a lieu une nouvelle tentative, avec les journalistes uniquement. La présence du projecteur dans la salle était une promesse de bon déroulement de la séance et établissait une proximité supplémentaire avec un grand film. Le personnage de Leïla n’est pas une protagoniste ordinaire : étudiante libanaise, elle entreprend un voyage à travers le temps et le monde, et se confronte à la mémoire des luttes anticolonialistes. Trois étapes, présentées de manière désordonnée, rythment son parcours : les conflits dans la Palestine mandataire de l’entre-deux guerres, la naissance de l’État d’Israël, et l’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982. A première vue, et du début à la fin, c’est un film violemment anti-conservateur, avant même d’être un pamphlet idéologique -ce dont certains à Belfort l’ont un peu rapidement accusé. Srour joue contre le conservatisme dans la mesure où son film est ferme mais n’élimine pas de son champ les images d’où il vient. Ici, l’image originelle est celle de la famille de Leïla, dont la doyenne est prostrée dans un fauteuil. Leïla, la plus jeune, se regarde dans un miroir : c’est le début du voyage. Chaque image est ainsi remise immédiatement en circulation. Chaque symbole ou métaphore est aussitôt réinvesti par l’aventure réaliste, le renvoi à l’histoire. Nul fétichisme ici, le film refuse sans cesse de se laisser griser par la beauté d’un plan ou d’un visage. Il a deux adversaires, les images qui laissent d’un plan à l’autre la situation égale en tous points, et celles qui sacralisent ce qui est représenté tout en refusant de se laisser manipuler, donc de subir une opération de montage. Leïla et les loups ne tient ainsi qu’à une chose, à ce que les images rendent visite au passé et à l’avenir, peu importe l’ordre de ces voyages, pourvu qu’elles échappent à leur devenir-totem. Les conditions de la projection ont modifié le statut même du film, la présence rassurante du projecteur attestait du fait que Leïla et les loups est un objet bien réel destiné à voyager encore et encore, à perturber les certitudes. Les images qui le composent agissent comme les résistances d’un circuit électrique, où les plans sautillent et menacent à tout moment d’exploser. En ce sens, il ne cesse de lutter, et mériterait d’être accompagné, peut-être, par d’autres textes, au-delà des polémiques qu’il a pu susciter. À suivre, donc.

Kommunisten de Jean-Marie Straub - 2014 - France / Suisse - 1h10 - La Transversale : le voyage dans le temps
La guerre d’Algérie de Jean-Marie Straub - 2014 - France / Suisse - 2’ - La Transversale : le voyage dans le temps

La projection du nouveau film de Jean-Marie Straub était précédée de deux courts-métrages. Independencia a déjà parlé à Venise du premier (lire ICI), puisqu’il s’agit du dernier film de Manoel de Oliveira, O Velho do Restelo. Ce double programme Oliveira/Straub était bienvenu ; ce sont en effet quelque part deux films d’aventures.

Entre les deux, un film très court a servi d’intermède, La guerre d’Algérie, “surprise” offerte par Straub au festival. En deux minutes, il raconte un souvenir du conflit, une histoire de trahison, de torture et de meurtre, qui prend place dans la même pièce que celle où se déroulait le fragment Corneille/Brecht de O Somma Luce. Deux minutes, c’est le temps qu’il faut pour aller au tableau, réciter un poème, jouer une saynète ou écrire et résoudre une équation. L’énigme est cette fois littéraire. De quoi ce film est-il la somme, le produit ? La vérité est ici une affaire de correspondance, de lettres, donc de littéralité. Pour emprunter un jeu de mots à un cousin, JLG, c’est donc sûrement une question d’esprit, un problème posé par la lettre à celui-ci. Tuer ou pas, la question est aussi pratique. La courte histoire est une reconstitution, et il s’agit moins de nommer l’opération que de résumer la reconstitution en un raccord, entre la lecture d’un texte et le tournage d’un embryon de scène.

Des raccords, c’est ce dont est fait quasi-exclusivement Kommunisten, constitué de quelques plans originaux mais surtout d’extraits et de citations de films précédents du couple Straub/Huillet. C’est une libre adaptation du Temps du mépris de Malraux. Le roman original raconte l’histoire d’un chef communiste emprisonné par les nazis. Le début du film en fait son affaire avant de s’en éloigner progressivement, bien qu’on entende régulièrement des lectures de passages du livre, sur fond noir, comme on entendait un extrait de “Déserts” d’Edgar Varèse dans O Somma Luce. Moins carré que La guerre d’Algérie, Kommunisten n’est pas composé d’équations, mais de zigzags, où la méthode elle-même est une aventure, une quête. En surface, en tout cas, tant du film sourd une trajectoire radicale, qui part d’une unité de base, la cellule. C’est d’abord celle du parti, puis de la prison où sont sommairement interrogés et jugés les communistes par les nazis. Mais avant tout, la cellule est une unité biologique, politique et idéologique. La biologie est, quelque part, une science communiste, au sens où elle recherche ce que nous avons de commun. Le film opère donc une réduction aux outils les plus simples : un texte en guise d’ellipse, un panoramique pour un voyage, une citation de film pour s’évader. Mais en même temps, il s’étend toujours plus, la multiplication d’extraits des films précédents transformant le tout en récit d’aventures. Si au début, ce sont les membres d’une cellule dont on fait le procès, c’est peut-être en fin de compte parce que le communisme officiel a trahi, sans que la science n’ait permis d’étendre véritablement l’horizon du regard. D’où l’aventure que propose Kommunisten, à la fois grande littérature et description minutieuse, jusqu’à ce que l’horizon se trouve déplacé, repoussé, que le présent du montage rejoigne le passé du tournage et de l’écriture. Bref, que “l’horizon indépassable” de Sartre soit rejoint par les expéditions légendaires de Christophe Colomb.

La fièvre de Safia Benhaïm - 2014 - France - 39’ - Compétition internationale courts et moyens métrages

Le film le plus marquant parmi tous ceux vus en compétition cette année. C’est un documentaire expérimental racontant l’histoire d’une enfant, qu’on devine être la réalisatrice, qui, au cours d’une nuit de délire, croit voir le retour dans son Maroc natal du fantôme d’une exilée politique. Une longue conversation (à lire page suivante) avec la cinéaste Safia Benhaïm nous apprend que cette personne pourrait être sa propre mère. Le film ressemble par moments au Kommunisten de Jean-Marie Straub. Il est rythmé par l’apparition régulière de nombreux “noirs” sur lesquels viennent s’imprimer des mots et se poser voix et musiques, ou les confessions d’un oncle fou. Ces images obscures ne montrent rien, mais n’ont pas qu’un usage par défaut, celui de rythmer le film d’une nuit de visions éparses. Elles sont aussi le refuge d’une utopie, défendue par une femme qui revient hanter le réel. Si elles sont à l’avant-poste d’un film lui-même à l’avant-garde de la programmation belfortaine, c’est parce qu’elles parviennent à guider le spectateur à travers leur propre obscurité. Non pas qu’elles éclairent le chemin, mais elles ne font pas obstacle au libre parcours des spectateurs qui ont choisi de les suivre. L’essentiel dans le rythme du film reste la distance qu’il établit entre le souvenir précis et la manière dont une image peut s’en émanciper, le degré de nuances que la remémoration autorise jusqu’à se confondre avec l’obscurité.

par Aleksander Jousselin
vendredi 23 janvier 2015

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