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La Rançon de la gloire  de Xavier Beauvois

Je ne suis pas Charlot

6.8

- Partons d’un point d’accord : après la réussite du Petit Lieutenant, et surtout celle de Des hommes et des dieux, La Rançon de la gloire déçoit. Cette déception s’explique simplement : ce film conçu en hommage à Chaplin n’est ni drôle, ni émouvant.
- “Inspiré de faits réels”, le scénario vient entièrement du personnage joué par Poelvoorde, qui a au sens propre “une idée de merde” - voler le cercueil de Chaplin et demander une rançon à la famille -, ce que son compère ne manque pas de lui dire. Tout le film consiste alors à se débattre dans la boue, dans la fange. Déterrer un cercueil, c’est vraiment “chercher la merde”, faire comme un chien qui marque son territoire.
- Les scènes où Poelvoorde et Roschdy Zem demandent une rançon par téléphone en sont un bon exemple. Elles cherchent la drôlerie mais paraissent empruntées, justement parce qu’elles sont arrachées au jeu habituel des deux acteurs, dans d’autres films, peut-être moins réussis mais plus comiques.
- Sans parler de la gêne que suscite la séquence où la musique de Michel Legrand couvre le dialogue des deux personnages qui, filmés en plan fixe, sont censés rendre hommage au cinéma burlesque. C’est une métamorphose à laquelle on a du mal à croire, à l’inverse de celle plus réussie de Poelvoorde en clown.
- La fin du film livre une fausse clé interprétative. Nous sommes au tribunal, l’avocat plaide pour ses clients. Dans le rôle, Louis-Do de Lencquesaing convainc pour la première fois. Sa défense est imparable : Poelvoorde et Zem ne sont pas vraiment coupables d’avoir exhumé le cercueil de Chaplin puisqu’ils sont, malgré eux, des personnages chapliniens. Et l’avocat de faire le lien entre des scènes vues précédemment et quelques moments célèbres du cinéma de Chaplin : le repas de spaghettis au début du film et les lacets bouillis dans La Ruée vers l’or, le dur labeur des ouvriers inchangé depuis Les Temps modernes, le cirque et Le Cirque, le désir de gloire menant aux Feux de la rampe, etc.
- Louis-Do serait une sorte de Jean Douchet commentant le film à la fin de la séance.
- Douchet est d’ailleurs présent au procès, comme s’il devenait spectateur de son propre ciné-club.
- C’est peut-être un souvenir des soirées au Ciné Club du Quartier Latin de Rohmer.
- La plaidoirie est efficace mais accuse du même coup la transparence de l’hommage. Dire que le film est chaplinien ne revient pas à faire du Chaplin.
- Le plus étonnant reste que l’avocat semble bien seul dans son argumentaire, nul ne vient à son secours. La scène est presque autonome, comme l’intrigue secondaire du cirque et l’histoire d’amour entre Chiara Mastroianni et Benoît Poelvoorde. Le film finit par ressembler à un patchwork qui fonctionne mal. En même temps, c’est Beauvois qui cherche de plus en plus le calme, une manière de poursuivre le chemin entamé avec son film précédent. Sa solitude est de moins en moins peuplée. Certes, La Rançon de la gloire s’entoure de références prestigieuses, mais au fond, c’est une oeuvre solitaire, malgré la troupe de cirque, malgré l’entourage du cinéaste.
- On est d’accord, Chaplin est une fausse piste. La scène du procès doit moins à la fin de Monsieur Verdoux qu’à un autre film, de Godard cette fois-ci, Prénom Carmen.

- Peut-être...
- À la moitié du film, Joseph est accusé de complicité dans un braquage de banque. Son avocate croit bon de le défendre en citant des Proverbes de la Bible. On retrouve peu ou prou la même situation dans La Rançon de la gloire.
- J’ai remarqué que Beauvois avait le DVD de Prénom Carmen sur sa table-basse, dans une interview vidéo à la sortie du Petit Lieutenant. Il faudrait faire une capture d’écran.
- Sans doute parce que la directrice de la photographie, Caroline Champetier, a fait l’image d’Hélas pour moi, également présent sur le DVD.
- Un digipack donc.
- Oui, édité par Why Not, les producteurs de Beauvois.
- Tout s’explique.
- On s’égare, revenons à La Rançon de la gloire.
- Peut-on dire que ce film est moins une célébration de Chaplin qu’un hommage plus discret, plus subtil, à Jean-Luc Godard ? L’action se passe dans le Pays de Vaud. Lorsque Poelvoorde offre une glace à la fille de Roschdy Zem, on reconnaît à l’arrière-plan le château de Rolle et l’île de la Harpe, deux lieux-dits de la ville de Godard.
- Pour le coup, si Beauvois ne fait pas du Chaplin, il fait en revanche du Godard. Le moment déjà évoqué où le dialogue entre Poelvoorde et Zem est rendu inaudible par la musique est un effet Godard. En réalité, Beauvois est pris en sandwich par JLG, entre des effets de surface et quelque chose de plus profond, souterrain. Par exemple, la manière dont il filme l’eau quand défile le générique de début. La rançon de la gloire occuperait un espace entre Adieu au langage et Vladimir & Rosa, un essai poétique et un film burlesque.
- Ce générique pourrait fonder une hypothèse : Beauvois réalise le temps de quelques images le rêve de Godard, tourner un modeste film de studio hollywoodien. On peut penser à l’ouverture de l’adaptation par Robert Stevenson des Enfants du Capitaine Grant (1962), assez semblable à celle de La Rançon de la gloire.

- On retrouve là, après les deux charlots qui marquent leur territoire comme Roxy dans Adieu au langage, le thème des enfants cher à JLG. Hollywood reste d’ailleurs pour lui un rêve enfantin.
- Vladimir & Rosa est le vrai (et seul ?) film burlesque de JLG, aux côtés de Soigne ta droite où sont invités à jouer, comme dans La Rançon de la gloire, des vedettes du moment.
- Poelvoorde comme pendant de Villeret, ça pourrait se tenir. Celui-ci a d’ailleurs une véritable tête de clown, il est logique que le personnage de Poelvoorde s’inscrive dans ses pas.
- C’est dans Vladimir & Rosa qu’on découvre Godard en acteur et cinéaste burlesque, début d’une série de films parmi lesquels on trouve Soigne ta droite et le fantastique saut de JLG par la vitre d’une voiture, et King Lear où il joue le Professeur Pluggy.
- Vladimir, c’est Lénine ; Rosa, c’est Luxemburg.
- Lénine, c’est Poelvoorde ; Luxemburg, c’est Zem. Le premier est un planificateur, l’autre est plus spontané, éruptif comme on s’en rend compte à la fin, quand toute l’affaire capote. On parlait d’autonomie des scènes, les quelques duos de Zem et Poelvoorde évoquent des sketchs de Gorin et Godard dans Vladimir & Rosa.
- Un en particulier, qu’il faut raconter, au moins en partie. Godard est déguisé en flic, protagoniste du Petit lieutenant, Gorin en avocat, personnage de La Rançon de la gloire. À tour de rôle, chacun prononce des noms de pays (Amérique, France, Union Soviétique, Israël) auxquels l’autre réagit par un salut nazi accompagné du cri “Sieg Heil !”. Plus tard, Godard sort de l’intérieur de son pantalon une grosse matraque, puis effectue un salut militaire.
- Comme Poelvoorde dans La Rançon. Un Belge, un Suisse, des Français de la périphérie, de la marge, qui ont à un moment été au centre du jeu.
- Il faudrait aussi parler du personnage interprété par Peter Coyote, un ancien parachutiste de la U.S. Airborne devenu secrétaire de Chaplin. Le genre de personnage qui ne dépareillerait pas sur le paquebot de Film Socialisme.
- Pour l’anecdote, il a déjà joué sur un paquebot, chez Polanski, dans Lunes de fiel, et c’était déjà un personnage a priori sympathique qui peu à peu s’attire les foudres du spectateur.
- Godard, Villeret, Poelvoorde. Une lignée. Au départ, on trouve bien Chaplin.
- JLG n’est pas seulement celui qui a réalisé De l’origine du XXIe siècle, c’est aussi le Chaplin de la seconde moitié du XXe, semble dire Beauvois.
- Malgré lui, alors : dans l’interview de Beauvois qu’on évoquait, le cinéaste dit avoir voulu faire “un film juste, pas juste un film, ça c’est ce que disait Godard”.
- On pourrait encore une fois être déçu par Beauvois. Est-il de ceux qui voient en JLG un charlot ?
- C’est possible. Ce qui finalement rend crédible la fausse piste. La Rançon de la gloire est chaplinien.
- Voilà !

par Arthur Mas, Aleksander Jousselin
vendredi 30 janvier 2015

La Rançon de la gloire Xavier Beauvois

Avec : Roschdy Zem (Osman), Benoît Poelvoorde (Eddy), Séli Gmach (Samira), Nadine Labaki (Noor), Chiara Mastroianni (Rosa), Peter Coyote (John Crooker)

Scénario : Xavier Beauvois et Etienne Comar

Durée : 1h54

Sortie : 7 janvier 2015

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