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Jupiter : Le Destin de l'Univers / Amour fou  de Andy et Lana Wachowski / Jessica Hausner

Au-delà de deux heures, je prends tout

Double-bill

4.8 / 7.1

Le dernier film des Wachowski comme celui de Jessica Hausner parlent de l’impôt. Le premier serait la version libérale, de prédation, et le second, une variante sociale-démocrate, de redistribution, de partage. Les deux films sont ainsi traversés par le thème du travestissement - d’un genre en un autre, d’une idée en son contraire. La métamorphose peut commencer.

Jupiter se présente d’abord comme une réécriture de Star Wars : Skywalker a disparu, remplacé par l’héroïne éponyme. Nulle innocence ici puisque le voyage dans les cieux (skywalk) a déjà eu lieu. Les Wachowski racontent ce qui se passe après, une fois que le protagoniste de Lucas est devenu la Jupiter Jones du film de 2015. Il y a pourtant bien un personnage, Wise, qui marche sur le ciel grâce à des chaussures à propulsion ressemblant à des rollers, premier d’un nombre infini de clins d’oeil cinéphiliques. Sur son versant sympathique, le film poursuit un travail sisyphéen et un peu isolé. Le duo rejoue depuis les débuts de la trilogie Matrix la tension entre technophilie et résistance à l’ordre numérique. Le processus est toujours le même, et seule l’humanité des visages trouble un monde désormais entièrement binaire (les murs de chiffres de la Matrice), ou bourré de fonds verts (les circuits automobiles de Speed Racer). L’humain est analogique, le monde est numérique, mais le jeu est à somme nulle, si bien qu’il peut autant recommencer à chaque film que s’interrompre à tout moment. C’est ainsi que Cloud Atlas ne pouvait s’empêcher de sauter d’une scène à l’autre, tout en affirmant que l’histoire était toujours la même, que seule sa structure comptait. Jupiter, plutôt que de ne jamais terminer une séquence en bonne et due forme, étire les scènes, ou les répète à quelques minutes d’intervalles : à un mariage interrompu par une bataille galactique succède un duel perturbé par une bagarre cosmique. Le travestissement est également permanent : la numérisation affecte désormais les corps qui apparaissent progressivement à l’écran, et le film finit par se transformer en épisode de la série Star Trek - le plaisir des joutes philosophiques entre penseurs continentaux et analytiques en moins.

Amour fou n’est a priori pas moins audacieux que le film des Wachowski. Chaque scène y est considérée d’un point de vue comique en même temps que romantique, notamment grâce à un système de miroirs qui dédouble en permanence le regard du spectateur. On y suit à la fois Heinrich von Kleist et les yeux moqueurs qui accompagnent son chemin vers le suicide amoureux, de ses hésitations entre deux femmes qu’il essaie d’aimer également à sa prise en main du destin d’une jeune mariée qui va accepter sa proposition : se suicider à deux, mourir ensemble, par amour, par folie aussi. Le lien qu’opère le titre entre les deux états n’est pas évident, puisqu’on aurait plutôt tendance à voir s’affronter l’amour et la folie qu’à déceler dans les sentiments de Kleist ceux d’un homme qui “aime à la folie” deux femmes différentes. Même chose avec la tentative de comédie romantique que se révèle in fine être Amour fou : la comédie et le romantisme y sont deux forces en lutte l’une contre l’autre, mais la tentative a en même temps une forme parfaite, où la comédie s’appuie sur le romantisme et inversement. Qu’il s’agisse d’un miroir ou d’une action foisonnante à l’arrière-plan, tout dans chaque scène prend notre point de vue à revers. Le film fait ainsi confiance à la capacité d’élection de son spectateur : quel est le meilleur angle ? quel petit théâtre est le plus plaisant à regarder ?

Jessica Hausner accorde un droit formel à son spectateur, celui de choisir entre différents points de vue, mais ce choix est apparenté à la liberté d’élire un partenaire amoureux ou une vision politique. Chez les Wachowski, dans le droit fil de Star Wars, Matrix ou Speed Racer, une élue des cieux, Jupiter, détient seule le pouvoir suprême. Elle est appelée à gouverner la Terre, planète dépendante de l’empire Abraxas, dont le chef a pour ambition de “moissonner” le territoire qu’il a ensemencé (comprendre : il l’a investie en capital humain et veut désormais les dividendes). C’est donc aussi l’histoire d’une révolte fiscale, d’une jacquerie princière. La charge politique anti-capitaliste et messianique de Jupiter ne vaut guère mieux que le versant écologique d’Interstellar, avec lequel il possède un goût immodéré pour les mini-remakes de références du genre, déséquilibrant l’édifice tout prêt de s’écrouler.

La révolte dans la Prusse du XIXe siècle d’Hausner est réformatrice. Un noble, le mari de l’héroïne, planche depuis des années sur un projet de réforme de l’impôt : il s’agit à la fois d’individualiser le prélèvement, de l’asseoir sur tous les revenus, et de le faire payer à tout le monde, aristocratie comprise. Encore aujourd’hui, une telle idée contient sa part d’idéal révolutionnaire. Il suffit de regarder la France actuelle, bien que celle de 1789 soit invoquée avec horreur par les opposants au projet comme l’inspiration de ce prélèvement universel. A ce titre, les événements de Jupiter sont le renversement exact de ceux du film de Hausner, soit une contre-révolution : l’impôt du futur, mais aussi du présent, c’est le capital qui le perçoit, celui du passé gardant intacte l’ambition redistributrice. La fable des Wachowski apparaît mal écrite, peu compatible avec leur véritable obsession de la lutte entre l’horizon technique et l’éternel humain. Elle jette son anti-capitalisme au spectateur comme une friandise pour le distraire d’une joute de moins en moins enthousiasmante au fur et à mesure que la filmographie du duo grossit.

Plus modeste, Amour fou n’a qu’une idée mais celle-ci est géniale : le suicide d’un couple amoureux est une image de l’égalité fiscale qui se profile dans l’esprit du mari. Mourir à deux, c’est dire que l’un ne vivra jamais pour ou à la place de l’autre, que jamais, il ne le représentera. Un pour un : voilà une idée démocratique et révolutionnaire. C’est la même inspiration qui fait germer la réforme sociale, où chacun paiera en fonction de ses propres revenus. En allemand, “représenter quelque chose” et “se présenter” se traduisent par un même mot : vorstellen et sich vorstellen. Le film introduit dissensus et conflit au coeur de ce mot commun, il lui ajoute de la plurivocité. C’est ainsi qu’Amour fou exige de lui-même une grande précision dans la délimitation du contour de ses figures, dans le dessin des actions, plans et arrière-plans de ses scènes.

Là où Jupiter appelle à un prochain épisode du combat entre les prédateurs et les élus, dans un monde dont la direction artistique part à vau-l’eau, Amour fou se clôt, ou plutôt se referme comme un livre auquel on peut éventuellement revenir. Il serait effectivement bien plus profitable de le rouvrir que de suivre de nouvelles aventures de Jupiter.

par Aleksander Jousselin
mardi 17 février 2015

Jupiter : Le Destin de l'Univers / Amour fou Andy et Lana Wachowski / Jessica Hausner

Jupiter : Le Destin de l’Univers

Avec : Mila Kunis (Jupiter Jones) ; Channing Tatum (Caine Wise) ; Sean Bean (Stinger Apini) ; Eddie Redmayne (Balem Abrasax) ; Douglas Booth (Titus Abrasax)

Scénario : Andy et Lana Wachowski

Durée : 2h07

Sortie : 4 février 2015

Amour fou

Avec : Britte Schnöink (Henriette Vogel) ; Christian Friedel (Heinrich von Kleist) ; Stephan Grossmann (Vogel) ; Sandra Hüller (Marie)

Scénario : Jessica Hausner

Durée : 1h36

Sortie : 4 février 2015

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