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INTERVENTION #37

L’avenir

“But Doc I thought you were done with all that sad bullshit...”

Il y a une phrase de Truffaut que l’on cite souvent en lui prêtant une pointe d’amertume. “En France, écrivait-il, tout le monde a deux métiers : le sien, et critique de cinéma.” Force est de constater qu’aujourd’hui la plupart des critiques n’ont qu’un métier, le leur. La fonction continue de se professionnaliser, d’être pratiquée d’une manière de plus en plus experte, quand bien même elle se définit moins par un exercice intellectuel que par une identité collective. La tradition française de la critique de cinéma se perpétue parce qu’elle constitue une rente, permet de percevoir des profits symboliques et matériels sans contrepartie réelle.

Independencia est une revue d’amateurs, pour qui la citation de Truffaut n’est pas une blague mais une réalité. Ceux qui y écrivent sont pigistes ailleurs, baby-sitters, ou enseignent le cinéma, l’escrime, la littérature, la philosophie… Ils n’y trouvent ni source de revenus ni reconnaissance symbolique. La question longtemps posée de la viabilité financière d’Independencia a de fait trouvé une réponse négative. Ce qui ne veut pas dire que la revue puisse se passer d’une économie, d’une cohérence en même temps que d’une épargne.

Independencia ne se situe pas en dehors de la critique, ne se désigne ni ennemis ni adversaires. On lui prête même des amis. Elle ne se cherche en revanche pas d’alliés objectifs, ne tend pas à l’élaboration d’une “nouvelle critique”, quelle que soit la signification que l’on puisse donner à l’expression : ici un champ, là un cartel de publications. La revue est restée fidèle à son nom jusqu’à la parodie, et n’est plus liée aux éditions Independencia que par des relations d’amitié, et à Norte Distribution par une histoire commune.

La revue a été fondée par des anciens rédacteurs aux Cahiers du Cinéma, mais ne se revendique pas de son héritage. Elle partage avec son lectorat une culture cinéphile, mais se refuse à faire de la défense de cette culture son horizon. Le caractère partial et exagérément précis de notre type de notation tourne évidemment en dérision le système de valeurs en place dans cette culture. C’est une manière de refuser le critérium moral à laquelle elle obéit, d’opposer ce qui nous donne à penser ici et maintenant à ce qui serait un absolu esthétique, en plus bien sûr de nous amuser. Independencia est une revue politique, et ne se revendique d’aucun devoir moral, d’aucune valeur culturelle définie hors de sa pratique de la critique de cinéma.

Il s’agit, comme dirait Frankie Valli, de trouver notre son. Notre cap a toujours été affaire d’invention et de rebonds. Il y aura encore, soyons réalistes, des détours, peut-être même ce qui ressemblera à des revirements, des trahisons sanglantes. Eugenio Renzi a toujours exprimé le désir de voir évoluer une revue qui n’a de cesse de raconter son histoire à travers les films. Il faut, pour réaliser ce désir, atteindre à une vitesse que requiert l’écriture journalistique sans céder sur l’exigence réclamée par l’exercice universitaire. Le défi consiste, en quelque sorte, à trouver la bonne distance entre les Etats-Unis et la France : là-bas, les universitaires publient sans problème dans des revues critiques ; ici, la critique est trop souvent l’apanage d’experts auto-proclamés. Il faut, aussi, constituer un groupe, même exagérément réduit. La direction d’Independencia sera désormais assurée par l’ensemble de son petit comité de rédaction. Camille Brunel, qui a assumé la direction en chef de la revue depuis septembre 2013, nous a signifié son souhait de se mettre en retrait. La cohérence de la revue ne cesse de se redéfinir, mais le caractère politique de cette exigence demeure.

Nous avons à moyen terme deux projets d’extension du domaine d’action de la revue. Le premier concerne la renaissance d’un ciné-club, à raison d’une séance par mois, d’ici septembre 2015. Le second consiste en une refonte de notre site internet, que nous souhaiterions restructurer pour que son architecture ouvre de nouvelles tentatives d’écriture. Shad Teldheimer nous a toujours dit qu’Independencia était trop ringard, qu’une revue doit être comme un cocktail - il faut beaucoup d’alcool pour faire passer le goût du fruit. A plus long terme, le désir d’organiser une semaine de la revue hors de Paris existe également. C’est pourquoi nous allons demander à nos amis, à nos lecteurs, à ceux qui suivent notre travail de participer à une souscription que nous lancerons bientôt pour financer ces nouvelles activités. Le titre de cet éditorial n’est pas seulement un clin d’oeil à une cinéaste que la revue suit depuis ses débuts et doit, aussi, se lire sans ironie.

P.S. : entre novembre et décembre, le site a connu d’importantes difficultés techniques. Il est désormais accessible depuis deux adresses : bottegazero.com/independencia216/spip.php et independencia.fr. Nous vous invitons à utiliser prioritairement la première.

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