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American Sniper  de Clint Eastwood

En l’effaçant

8.3

Nous sommes en 2004 : les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, principaux créanciers de l’Irak, récemment envahi par une coalition essentiellement anglo-américaine, annulent la dette du pays anciennement dirigé par Saddam Hussein. 80% des créances irakiennes sont effacées.

Nous sommes en 2001 : Chris Kyle est un patriote, c’est-à-dire un homme endetté. Si le patriotisme est une valeur, alors il faut prendre ce dernier terme à la lettre. Qu’est-ce donc qu’une valeur ? C’est une chose dans laquelle on a investi du sens, une obligation qu’on émet et à l’égard de laquelle on se sent redevable. Le patriotisme est ainsi - selon que l’on s’y reconnaisse ou non - le sentiment ou l’illusion de devoir quelque chose à son pays, d’avoir une dette envers lui. A plusieurs titres, American Sniper est un film sur la dette des Etats-Unis. C’est ainsi de Jersey Boys qu’il est plus proche, plutôt que du diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima. Ce dernier cherchait l’équilibre, la critique raisonnée des propagandes parallèles, or American Sniper, comme le film sur les Four Seasons, est à sens unique : une dette se paie ou s’annule, se restructure, mais la démarche va toujours du créancier au débiteur, ou inversement. On n’échange pas ici, ni les récits, ni les regards. Kyle ne croise pas les yeux sombres du sniper irakien sur qui certains attendront sans doute longtemps en vain un second film d’Eastwood, comme si le cinéaste américain devait racheter des fautes qu’il n’avait pas commises.

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Chris Kyle ne s’engage pas spontanément dans l’armée. Il a d’abord mené une vie de cow-boy avant de raccrocher pour, comme disait le slogan, devenir lui-même. Il sait qui il est depuis longtemps et se résout seulement à accomplir son destin. Sa voie a été tracée par son père depuis qu’il s’est battu, enfant, pour défendre son petit frère dans la cour de l’école : Chris sera chien de berger, et son seul souci de comprendre ce que ce rôle implique. L’uniforme du soldat devrait lui convenir, lui permettre de servir sa patrie en exploitant son habileté au tir. Voici, dès l’exposition d’American Sniper, le drame de son héros noué, la confusion de son don, son devoir et son destin opérée en quelques minutes. Le film ne racontera que le parcours par lequel il apprend à distinguer les trois.

La tâche n’est pas facile. Chris, comme beaucoup des héros d’Eastwood, a un peu de mal à s’exprimer. En faisant de la pudeur la marque suprême d’héroïsme, le cinéaste a depuis longtemps condamné ses protagonistes à un mutisme plus ou moins prononcé. Le héros d’American Sniper parle le langage de l’efficacité quand il est en mission, celui de la propagande lorsqu’il revient chez lui. Quand il fait sien le discours officiel, affirme à sa femme vouloir retourner en Irak pour la protéger, il est seul à croire qu’il n’entre rien de personnel dans son engagement. S’il inquiète, c’est qu’il parait moins naïf ou sanguinaire qu’étrangement imperturbable. Epaules droites, regard fixe sinon ahuri, Bradley Cooper porte l’uniforme et les lunettes de soleil comme de simples accessoires soulignant une composition déjà trop marmoréenne. Il est inutile de savoir que son cœur bat trop vite pour comprendre que l’homme cache son jeu.

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Il y a une ressemblance, qui frappe dès que l’on sort de la salle, avec le précédent film de Clint. Jersey Boys se dotait d’un unique flash-back, en plein coeur du film, là où l’on ne l’attendait plus : Tommy a déconné, il n’a pas payé la chambre d’hôtel lors d’un festival où le groupe se produit, et la police vient arrêter les quatre amis. Voilà la dette : ce qui plombe le récit n’est pas une péripétie qui intervient dans l’ordre classique du biopic musical, mais un événement ancien, presque oublié, qu’encore une fois seul le cinéaste semble se remémorer. Les dettes sont aussi affaire de mémoire, de temps qui passe sans effacer ses traces. Ainsi, contracter une dette n’est pas commettre un crime - des événements récents de type grec nous le prouvent. American Sniper remonte le temps pour suspendre le présent, le moment du choix fatidique, qui règle instantanément la question morale du film : tuer ou ne pas tuer l’enfant qui menace de tuer ses compagnons. L’interrogation n’existe que dans la tête de Chris Kyle, et le cinéaste ne nous pose la question. Son film est trop sérieux pour plaisanter comme Pierre Bayard dans son dernier livre, Aurais-je été résistant ou bourreau ?, trop dur avec son personnage principal pour accabler quelqu’un d’autre du poids des conséquences du tir le plus précis du monde. Le flash-back est unique ici encore, retrace le destin d’un américain à qui on a transmis la violence, et qui bénéficie d’une quinzaine de minutes pour échapper éventuellement à son héritage. Le récit rétrospectif ne fait que cependant mieux le condamner à tirer.

Et Eastwood, à qui paie-t-il sa dette ? On pourrait donner une réponse facile, évidente ; la télévision est une nouvelle fois au centre du jeu. Comme dans Jersey Boys, l’objet ne constitue pas un terme de comparaison. C’est plutôt un aveu de modestie de la part de quelqu’un qui n’a pas l’ambition de prendre la mesure de l’horreur de la guerre, ou le pouls encore battant des combattants tombés en Irak. Tout le film, dans ses va-et-vient entre le Moyen-Orient et l’Amérique, dit qu’il n’y a ici nulle commune mesure, que l’horreur ne saurait s’évaluer en unités perdues ou en mètres gagnés, en enfants nés trop tard ou morts trop tôt, et plus encore que, si la guerre s’immisce en effet là où elle ne semblait pas avoir lieu, on ne saurait dire l’un et l’autre comparables. A la provocation - positive, mais quand même - qui consisterait à comparer ce qui ne peut pas l’être, Eastwood préfère montrer un point de bascule. Ce moment où Chris voit s’effondrer les tours du World Trade Center ou une ambassade américaine attaquée n’est pas l’origine de son engagement, le flash-back vient nous le rappeler. La violence du protagoniste vient d’un tout autre temps, d’une causalité bien différente, historique et politique. L’instant médiatique se présente justement comme celui où il n’y a plus de médiation, où l’on dit simplement d’où l’on vient. Kyle vient d’un pays où il a cru voir sa patrie s’effondrer sur le petit écran.

Ce héros qui suscite peu d’empathie semble suivre une ligne qu’il est seul à percevoir. Il la trace lui-même, de force, dans ce flash-back inaugural. La circonvolution autour de l’idée de destin, sur laquelle se rabattent tous les hasards de son existence, restitue alors à son engagement une cohérence insoupçonnée. Le film ne s’arrête cependant pas là, et la linéarité ainsi revendiquée sera mise à dure épreuve avant de se rompre. Aussitôt après les premiers tirs mortels, l’horreur de leur répétition remplace celle du meurtre. Les scènes de guerre d’American Sniper ne mettent en évidence la confusion et l’adrénaline qui règnent sur le champ de bataille qu’au moment où les soldats s’apprêtent à en être évacués. Avant apparaît au contraire, chaque fois, l’insupportable intelligibilité des opérations dont se trouve doté celui qui ne les considère que d’un seul point de vue. La réduction de la vision à l’extrême entraîne un sentiment de lucidité comme d’invincibilité illusoires. L’un comme l’autre sont dans le film accentués par l’omission des trois blessures par balle et deux crashs d’hélicoptère auxquels a réchappé Chris Kyle : la voie toute tracée est une forme de délire. Le cinéma d’Eastwood, cela a déjà été dit, doit à celui de Fuller, et le retrouve ici sur son terrain d’élection. Pour le réalisateur de J’ai vécu l’enfer de Corée (The Steel Helmet, 1951), Baïonnette au canon, (Fixed Bayonets !, 1951) ou Au-delà de la gloire (The Big Red One, 1980), c’est toujours la trajectoire dessinée au hasard des combats ou des actions successives qui conditionne le destin du personnage, non l’inverse.

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The Steel Helmet / Fixed Bayonets !
The Steel Helmet / Fixed Bayonets !

Quatre aller-retours plus tard, qui sont autant de “tours” et de détours, Chris revient du foyer et se retrouve dans une guerre qui n’a plus de front. Un plan aérien détonnant dans la marche du film ferait presque croire qu’il est parachuté. La ligne qu’il s’était fixé dans le regard va se briser. Sur le toit, le sniper inverse la direction de son tir pour réaliser le défi de tuer son arch-nemesis. Au prix d’un ralenti qui heurte la perspective autant que le bon goût, la malédiction qu’était devenue son don se trouve rompue. Son destin est soudain délesté de son devoir de soldat, sa mission militaire perd son sens messianique. Le court travelling qui abandonne son fusil en même temps que sa bible fait écho à celui qui, suivant en sens inverse le canon de l’arme, la lui plaçait entre les mains.

Dès lors, nul besoin d’en passer par la morale. La politique de la juste mesure est bel et bien la guerre. Le plus pertinent, dans le montage du film, est justement cet aveu : les ciseaux ne rendent pas justice, et nulle image ne saurait en rattraper une autre. La douceur d’un câlin donné au nouveau-né plastico-numérique ne répare pas l’assassinat d’un jeune garçon. La beauté ne marche pas contre l’horreur parce qu’il n’y a qu’un seul monde. A celui qui a vu juste des images, Eastwood propose juste un montage. Si la scène d’ouverture évoque celle de L’Inspecteur Harry (Dirty Harry, 1971), c’est que Chris pourrait aussi bien endosser le mauvais rôle, celui du tireur fou dans le film de Siegel. Sauf à considérer le cinéaste comme le substitut d’un procureur de la CPI, on ne peut donc sérieusement demander à American Sniper de rendre aux Irakiens, ou au sniper qui rivalise avec Chris Kyle, la représentation qu’ils mériteraient. Donner un nom au sniper ? Ici, on ne mène pas d’enquête, on juge sur pièces.

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Dirty Harry / American Sniper
Dirty Harry / American Sniper

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Chris ne peut néanmoins pas accepter que sa ligne soit rompue. Libre de son destin, sa vie perd beaucoup de son sens. Grâce à l’insistance de sa femme et à la malice d’un psychologue voyant qu’il ne pourra pas le faire parler, il commence à dispenser des cours de tir à des vétérans invalides, continuant ainsi à jouer en société le rôle du chien de berger. Que ces hommes lui permettent autant d’accepter sa nouvelle vie que lui ne les aide ne fait pas de doute, mais cela importe aussi peu que de savoir si Mustafa, le champion olympique syrien au bandana et au regard noir, l’a réellement poursuivi d’un théâtre d’opération à l’autre. Il est plus remarquable que les dix dernières minutes du film remettent en scène les mots et les situations qui ont déterminé le destin de Kyle dans le flash-back du début, et en modifient la fonction. La télévision qui lui avait fourni le prétexte de son engagement est désormais éteinte, et l’instinct protecteur de Chris le pousse à se jeter sur un chien de berger inoffensif en croyant secourir son fils. Les santiags raniment le cow-boy sans le mettre au défi de monter le cheval qu’il contemple et, de la même façon, la séance de tir se voit dissociée de la chasse. Le loup que le héros mime à sa fille dans la dernière séquence, enfin, achève de soustraire des personnages et de leurs actions la portée métaphorique qui leur était assignée au départ.

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Premier et dernier plans d’Impitoyable
Impitoyable : premier / dernier plan

Impitoyable (Unforgiven, 1991), déjà, proposait une telle construction en miroir qui constitue en fait une déconstruction. Entre deux plans de crépuscules semblables s’insérait une trajectoire qui venait amender dans un sens bien précis le sentiment qu’inspirait le paysage. A la nostalgie ou la démystification qu’appelait l’adjectif “crépusculaire” appliqué au western venait se substituer un destin qui, dans un sens comme dans l’autre, n’était pas exemplaire. Le schéma n’a fait depuis que s’infléchir, la linéarité dessinée par la trajectoire individuelle, toujours brisée, ayant désormais effacé la ligne d’horizon. Ce qui encadrait le récit d’Impitoyable se trouve avec American Sniper enchâssé dans le viseur du personnage principal. Au moment du tir fatal, le mouvement qui substitue le canon à l’horizon fait disparaître la destinée que le héros se représentait. Son futur est englouti par la lunette, ne laissant plus voir qu’un oeil dans l’attente. La porte que Taya ferme à la fin lentement souligne un temps son regard inquiet, rendant l’incertitude à ce moment qui scelle le destin du personnage principal. La ligne s’est effacée au fur et à mesure qu’elle était retracée, et le héros redevenu un homme ordinaire en apercevant la singularité de son aventure. L’horizon réglable laisse à Chris tout loisir de l’ajuster selon sa vision, tout aussi partielle et partiale soit-elle, pour n’être plus que lui-même. « Be yourself » avait intimé Godard au cinéaste américain en lui remettant un César d’honneur en 1998. Le conseil était aussi bon qu’inutile, tant l’injonction est au cœur du cinéma d’Eastwood, et la difficulté de s’y soumettre son sujet

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Dans Le bon, la brute et le truand, Eastwood divisait le monde en deux catégories : ceux qui rentrent par la porte et ceux qui sortent par la fenêtre. Le réalisateur d’American Sniper est entré chez les spectateurs par la télévision, autant dire par un écran plus petit qu’un vasistas. C’est ainsi aussi que Chris Kyle rentre chez lui, à la fin du film, par la petite porte. Il y a dans l’Amérique qu’il retrouve ceux qui répètent le même geste, qui occupent le terrain pour ne pas se laisser submerger, c’est-à-dire qui retournent le fil des actualités contre leur propre empire ; et il y a ceux qui surréagissent, qui partent sans donner de nouvelles. Kyle est dans le premier camp, il ne cesse de donner des siennes, à sa femme par exemple, y compris depuis le champ de bataille. Sublime, la fin d’American Sniper rappelle un bon vieux dicton qui apparaît d’une infinie sagesse aujourd’hui : les dettes ne sont jamais remboursées, elles sont effacées, comme les protagonistes.

Chris et Taya engloutis

par Martial Pisani, Aleksander Jousselin
dimanche 8 mars 2015

American Sniper Clint Eastwood

Avec : Bradley Cooper (Chris Kyle) ; Sienna Miller (Taya) ; Luke Grimes (Mark Lee) ; James McDorman (Biggles ; Sammi Sheik (Mustafa)

Photographie : Tom Stern

Scénario : Jason Hall, d’après le livre de Chris Kyle

Durée : 2h12

Sortie : 18 février 2015

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