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A la folie  de Wang Bing

Les damnés de l’Enfer

8.6

Texte paru à l’origine dans la couverture de la Mostra de Venise 2013, ICI

Le dernier film de Wang Bing dure quatre heures et se déroule dans un asile de fous. Se déroule – le mot est mal choisi. Le film ne se déroule pas : il arrive. Il arrive dans un asile de fous, comme Wang Bing lui-même, qui entre caméra à l’épaule et filme sans s’arrêter. Même accompagné d’un assistant, il sait disparaître à tel point que sa caméra peut filmer un fou qui ne réussit pas à s’endormir sans même qu’on ait l’impression que cela a quoi que ce soit à voir avec la présence d’un des plus grands cinéastes chinois dans sa chambre.

Les murs sont sales, l’objectif l’est aussi. Dès le premier plan, un liseré d’ombre pixellisé résonne comme l’exergue à L’Enfer - « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate » : « Abandonnez tout espoir », tout espoir du confort de spectateur. L’esthétique minimaliste du réalisateur trouve ici, une justification idéale : on ne regarde pas les fous derrière l’œil propre du visiteur, mais derrière un oeil aussi rêveur et maniaque que son sujet, fixant les errements et les tics, du premier jusqu’au dernier. Pas d’autre moyen de s’approcher des détenus qu’en épousant d’abord leur temporalité. C’était déjà le parti pris des Trois soeurs du Yunnan, mais il faut imaginer que cette fois, les montagnes ont laissé la place à des cellules, et qu’au lieu de travailler, les protagonistes s’ennuient.

Autour d’eux, Wang Bing improvise sa mise en scène. Comparé au cinéma classique, qui suit une partition, une liste de plans préparés à l’avance qu’il ne reste plus qu’à interpréter au moment du tournage, Wang Bing est un jazzman, il suit des grilles. Littéralement d’abord : les fous sont enfermés dans leur coursive du troisième étage par un grillage qui les empêche de sauter dans le vide, et occupe souvent la moitié de l’écran lors du moindre déplacement. Musicalement ensuite. Un fou se met en colère, un autre chasse des mouches, un dernier a été puni, menotté et insiste pour qu’on le libère : le réalisateur, caméra à l’épaule, fabrique ses cadres en catastrophe et, à la vitesse d’un saxophoniste choisissant ses notes, se pose la question de la distance à laquelle rester du personnage, de la hauteur où porter la caméra, de l’endroit du cadre où le placer, de l’importance à accorder aux murs, au sol, aux barres de lit, et surtout, du temps à passer immobile. Ce que l’on voit dans Feng Ai, c’est une mise en scène en train de s’élaborer dans l’urgence. On n’est pas seulement dans la cellule des détenus, mais dans la tête de Wang Bing, collée à l’objectif.

Cette tête, c’est la barque du passeur où nous sommes embarqués. Et c’est toujours grâce à Wang Bing que les fous, comme les rois damnés de Dante, ne restent pas de simples ombres, et portent un nom. Accroupis ou debout pour pisser, mutiques ou étonnamment spirituels, il aurait été facile de les réduire à une succession d’étrangetés, mais le projet du film est justement de les en libérer. Chacun des hommes qui retiennent l’attention de la caméra voit son nom apparaître à coté de lui, rarement d’ailleurs dès son apparition. Le trajet du film n’est pas de montrer des comportements erratiques derrière un nom, mais de donner le nom derrière les comportements erratiques. De partir du fou et d’aller vers l’individu, surtout pas l’inverse.

De la même manière, le carton qui donne au film sa dimension politique n’apparaît qu’à la fin : il ne faudrait pas que les fous soient transformés en arguments dans la tête du spectateur trop tôt, avant d’être apparus pour ce qu’ils sont. Le film laisse ainsi libre champ au spectateur de se rapprocher des fous, et d’éprouver ce que leur folie peut avoir de relative. Les détenus n’ont de vraiment différent que leur mutisme, leur impudeur peut-être, et partagent par ailleurs les mêmes pulsions, la même envie de tendresse et de sexe, le même ennui, les mêmes colères que l’humain occidental moyen ; s’ils mangent comme des singes, recroquevillés sur le sol, ils ne le feraient sans doute pas s’ils n’étaient pas en cages. Le titre anglais, Til madness do us part, reprend l’expression consacrée des mariages en remplaçant la mort par la folie. Ici les fous sont plus éloignés des vivants que ne le sont les morts, et c’est à ce qui se fait de plus proche du voyage où l’oeil ne peut aller que nous invite Wang Bing.

par Camille Brunel
mercredi 11 mars 2015

A la folie Wang Bing

Durée : 3h47

Sortie : 11 mars 2015

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