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Inherent Vice  de Paul Thomas Anderson

La Constellation des pliures

9.9

Dans son célèbre Abécédaire, Gilles Deleuze révèle qu’à la suite de la publication de son ouvrage consacré au Pli chez Leibniz et à la question du baroque, il reçut une lettre d’un collectif de surfeurs le remerciant pour son livre, qui s’adressait selon eux prioritairement aux adeptes de leur sport, en ce que les surfeurs vivent dans les plis du monde que dessinent les vagues dans lesquelles ils viennent se lover. C’est précisément sur des surfeurs que s’ouvre Inherent Vice, dont le premier plan laisse apercevoir au loin des wave riders en attente d’une nouvelle vague, plan à fonction rythmique qui réapparaîtra juste avant la séquence de clôture, et il est à noter que l’un des personnages joue dans un groupe de surf music. Au-delà de son surréalisme apparent, la rencontre entre la lecture deleuzienne du système leibnizien et Inherent Vice s’avère fructueuse car le film fait de la question du pli un élément important, grâce auquel Paul Thomas Anderson semble préférer une esthétique baroque au psychédélisme que certains attendaient.

Adapté d’un ouvrage de Thomas Pynchon, auteur secret s’il en est, qui aura passé son existence à éviter d’être pris en photo afin de mener une vie dans les plis (pour reprendre le titre d’un recueil de Michaux), le film obéit d’emblée à une double pliure. Non seulement il est plié temporellement car il transpose en 2015 un ouvrage de 2009 se déroulant en 1970, mais la période du récit est elle-même une période soumise à une pliure, pliure fondamentale dans l’avancée de la narration. À la suite des meurtres commis par la « Family » de Charles Manson, la sympathique figure du hippie (et cette figure gémellaire que constitue le surfeur, puisque l’un de ceux qui accompagnèrent Manson à ses débuts n’est autre que Dennis Wilson, le batteur des Beach Boys, auquel le personnage de Coy Harlingen fait peut-être implicitement référence) s’est pliée : elle s’est vue doublée d’une part d’ombre qui terrorise l’Amérique et plonge la Californie des années soixante-dix dans la paranoïa.

Inherent Vice ne cesse de procéder à des pliages baroques. Pliage du texte off de la narratrice Sortilege sur les images à l’écran. Pliages du passé de la relation entre Doc et Shasta sur son état actuel, relayés par la suavité envoûtante des surimpressions. Pliage des termes : le fameux Golden Fang qui est à la fois bateau, cartel indonésien et regroupement de dentistes. Pliage des espaces qui concentrent des caractéristiques éloignées voire totalement opposées (le bungalow/bordel, le restaurant/intérieur de navire, le bureau de Doc/cabinet de gynécologue, l’institut de désintox/lieu de culte). De ce point de vue, plusieurs plans, notamment les plongées zénithales du début sur le personnage principal au sol ou allongé dans son canapé, tendent à aplatir l’image, à lui ôter sa profondeur, et à la faire ressembler aux tableaux sans perspective qui apparaissent aux murs (une sorte d’Hokusaï chez les Wolfmann, une sorte d’Uccello dont on ne voit qu’un détail au club pour gentlemen de Fenway, ce qui empêche l’effet de perspective) et transforment les figures à l’écran en figures bidimensionnelles, semblables aux femmes nues représentées sur les cravates que collectionne Wolfmann. Par ce travail d’aplatissement, et en raison de l’étrangeté des espaces à l’écran, qui accueillent donc des éléments issus d’univers et de registres différents, le spectateur a parfois l’impression de se trouver devant un livre pour enfants, de ceux qui comportent des pages transparentes sur lesquelles figurent des accessoires, comme si Paul Thomas Anderson utilisait une pliure virtuelle pour rabattre un transparent sur l’image, et habiller l’espace de façon détonnante, rajoutant par exemple des accessoires liés à la piraterie chez Doc et faisant ainsi de sa cabane une espèce de repaire de Long John Silver. Pliage enfin des personnages, à la fois pliage des personnages les uns sur les autres – Doc et Big Foot fonctionnent comme deux virtualités d’un même personnage plié, comme le suggèrent les champs/contrechamps, en particulier celui de leur dernière rencontre où ils prononcent le même texte à l’unisson – et pliage des personnages à l’intérieur d’eux-mêmes. Au gré des accoutrements qu’on leur fait porter, des divers déguisements de Doc et Coy lorsqu’ils sont undercover à la tunique indienne que porte celle qu’interprète Reese Witherspoon lorsqu’elle se rend chez Doc et qui contraste avec ses tailleurs stricts habituels, les personnages donnent la sensation de porter au fil des séquences une foule d’identités et de soumettre ainsi leurs subjectivités à une succession étourdissante de pliures.

Plus généralement, c’est autour d’un personnage plié comme ses initiales que s’articule l’ensemble du récit, le mystérieux Mickey Wolfmann, homme d’affaire juif s’entourant de membres de la Fraternité Aryenne, requin de la finance supposément devenu hippie philanthrope. Face à ces pliures et ce monde en torsion baroque, à l’image de l’immeuble en forme de dent vrillée qui apparaît au milieu du film, il incombe à Doc moins de déplier les éléments comme on déplierait une carte afin de connect the dots – le schéma tentaculaire qu’il consigne sur un tableau est la preuve visuelle de l’impossibilité d’avoir raison de tous les micro-plis composant l’affaire centrale – que de trouver un moyen d’exister et d’avancer dans cet univers mouvant. Guidé par deux figures féminines aux prénoms en « S », Sortilege et Shasta, c’est-à-dire en double pliure arrondie, il apprend à surfer l’existence, en reconnaissant la loi baroque (ou néo-baroque selon la classification deleuzienne, à la fois accomplissement et dépassement du système leibnizien) selon laquelle une chose peut parfaitement être elle-même et son contraire : Larry « Doc » Sportello peut être en même temps un très mauvais et un très grand détective, un pothead et un esprit clairvoyant ou un efficace homme d’action, tout comme les dernières images le montrant aux côtés de Shasta peuvent tout aussi bien « still don’t mean that we’re together ». Et c’est peut-être là la plus grande réussite de Inherent Vice, celle d’arriver à rendre le chaos du monde aussi doux et sensuel que la morsure d’une femme vampire.

par Guillaume Bourgois
mardi 24 mars 2015

Inherent Vice Paul Thomas Anderson

États-Unis ,  2014

Avec : Joaquin Phoenix (Larry "Doc" Sportello) ; Katherine Waterston (Shasta Fay Hepworth) ; Josh Brolin (Det. Christian F. "Bigfoot" Bjornsen) ;
Owen Wilson (Coy Harlingen) ; Reese Witherspoon (Penny Kimball) ; Benicio del Toro (Sauncho Smilax Esq.) ; Jena Malone (Hope Harlingen) ; Joanna Newsom (Sortilège)

Scénario : Paul Thomas Anderson, d’après le roman de Thomas Pynchon

Durée : 2h28

Sortie : 4 mars 2015

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