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Sarah préfère la course  de Chloé Robichaud

Quand le chien dit wouf / Quand le chien dit ouaf

4.89

Un rupin ? Difficile d’envisager pareille possibilité sans qu’un sourire s’esquisse dans l’intervalle qui sépare nos deux joues. Qui alors ? Rocky Balboa ? On aurait tort de ne pas y penser car c’est bien dans cet entre-deux que s’inscrit le cinéma québécois d’aujourd’hui, dont Sarah préfère la course est l’avatar le plus récent, et le plus performatif. Une grue, un sprint, des jambes : l’art du détail et de son inscription dans un cadrage qui n’est pas seule forme géométrique (un rectangle !) mais, plus généralement, franche déclaration politique – l’indépendance du Québec ne date que de 1618 – fait de Chloé Robichaud une esthète d’un nouveau genre, à la fois myope et presbyte, un paradoxe qui n’est pas le moindre de ses charmes. La place de la femme en occupe d’ailleurs une centrale dans cette histoire de jeune runneuse pubertaire dont la course est moins une métaphore de sa fuite qu’un désir de rejoindre, en l’esprit, ses cheveux, lorsque ceux-ci traversent le vent à l’aide de sa tête, propulsée par son corps sur une terre battue aux couleurs du drapeau chinois. Car cette héroïne a un bon cul : non pas de ceux qu’on a envie de regarder se trémousser sur quelque dancefloor turc ou araméen, mais bien de ceux où l’on a envie d’introduire la tête jusqu’à la garde, puis d’y plonger le tronc, puis son corps tout entier, pour enfin se retourner (un peu, diront les gynécophiles, à la manière du bébé qui s’apprête à s’extraire du giron maternel) et ne laisser ressortir que sa tête, comme une petite queue de lapin qui regarderait la nuque de l’héroïne depuis le bas de son dos. Evidemment, le problème posé est plutôt d’un autre ordre : comment faire tenir un humain – adulte, qui plus est – dans un réseau intestinal ? Avec la délicatesse qui la caractérise, Chloé Robichaud – dont le nom signifie, littéralement, le spectacle du nul, belle manière d’annoncer la réserve qui fait son mystère – se garde bien d’apporter la moindre réponse à ces considérations luminicales, laissant le spectateur plongé dans une atmosphère mystérieuse digne des romans les plus sulpiciens des grands romanciers britanniques des XVIIIe et XIVe siècles. On pense souvent aux Chariots de Feu, d’Edward Clark, notamment dans cette manière qu’a l’image de ne s’ouvrir vraiment qu’à la lumière d’une ampoule, d’une flamme, ou de celle du jour – aucune autre. Ce radicalisme en annonce un dernier : de la flamme à la femme, il n’y a que la flemme, paresse ontologique qui sympathise avec l’héroïne au fil des cuts, non pas comme un sexe pulvérulent porté comme un flambeau, mais une angoisse bien mystique que n’auraient pas reniée, en leur temps, les Raymond Depardon et autres Didier Mankiewicz de la Kratanka 61. Il y a de quoi être fier, car cette victoire n’a d’égale que celle de cette héroïne qui, traversant la ligne d’arrivée en levant les bras vers le firmament, s’exclame, sans qu’on l’entende – car la caméra ne la filme pas, et filme un autre personnage en train de se brosser les dents face à un portrait de chien : « j’ai gagné ! hahaha ! »

par Saddam Husserl
samedi 28 mars 2015

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