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37e Cinéma du Réel 2015

#4 Le diable est dans les plans larges

Les mots, les mots, je ne veux plus en entendre parler

Adieu au langage

Un détail, dans chacun des deux récits, relie précisément Souvenirs de la Géhenne et The Old Jewish Cemetery. Dans le premier, un homme parle en voix off, comme tous les autres témoins du film, et débite une série de contrevérités malheureusement bien connues sur le génocide juif, à la tonalité vaguement négationniste. En trois minutes, il déclare qu’on ne sait pas exactement comment, ni combien de Juifs européens ont été exterminés ou déportés au milieu du XXe siècle - autant, selon son échelle, que de Roms, de Tsiganes, etc. Le génocide juif est présent tout au long des 20 minutes que dure le superbe The Old Jewish Cemetery de Sergeï Loznitsa. Le cinéaste y glisse discrètement une référence aux années de déportation et d’extermination, en filmant la plaque attestant l’existence passée d’un cimetière juif sur ces lieux. Ces mots sont là pour seule et unique témoignage.

The Old Jewish Cemetery se déroule en Lettonie, dans l’ancien ghetto de la capitale, Riga. On sait que dans la région, les années 1930 et 1940 ont suivi des décennies voire des siècles de persécutions et de pogroms. Souvenirs de la Géhenne se déroule à Grande-Synthe, non loin de Dunkerque, où la mémoire du génocide est évidemment moins vive. Il opère un retour sur un crime raciste qui a eu lieu dix ans avant le tournage. Thomas Jenkoe a eu accès au dossier d’instruction et au témoignage du coupable, qu’il lit en voix off tout au long du film. Les mots et les expressions utilisés pour évoquer le crime par son auteur relèvent de la même banalité que ceux prononcés par l’homme évoquant la Shoah.

Un gouffre séparant les deux films apparaît alors. Jenkoe remplit ce fossé avec des mots, peu importe lesquels, même les plus anecdotiques - comme l’est le témoignage final de l’ouvrier, sur la nostalgie d’un monde qui disparaît, et auquel le réalisateur avoue s’être le plus identifié. Ce n’est pourtant rien de plus qu’un rappel, élémentaire et modéré, des discriminations quotidiennes que subissent les individus d’origine maghrébine vivant en France. Loznitsa fait le pari inverse, celui du silence. Nul mot ne saurait réveiller la mémoire de la haine. Seuls des fragments de ce qui se révèle être le texte inscrit sur la stèle commémorative du cimetière disparu nous apparaissent par bribes, avant que le cinéaste n’en dévoile l’intégralité à la toute fin.

Ces deux courts-métrages partagent également un parti pris commun, en étant l’un et l’autre composés majoritairement de plans larges. Thomas Jenkoe les utilise comme s’il se rendait compte à son tour que les mots dont son film est truffé ne disaient rien, ni du racisme, ni de la montée du Front National dans le Nord. Le texte, en décrochage total, ne sert qu’à plaquer un propos et du sens a posteriori, enlevant aux images leur précision et beaucoup de leur puissance, nous égarant un peu plus. Là encore, Loznitsa fait beaucoup mieux : s’il y a chez lui une généalogie, elle n’a pas la prétention d’expliquer l’antisémitisme et ses conséquences, mais elle sourd directement des images.

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La suite de longs plans fixes de The Old Jewish Cemetery pourrait être une litanie si Loznitsa n’était pas aussi attentif au moindre geste des passants, touristes et habitants des alentours. La patience de son regard est récompensée, lorsqu’un geste qui n’a l’air de rien se révèle encore plus beau dans ce silence : lors du passage d’un groupe de touristes traversant l’endroit, indifférents pour la plupart, l’un d’entre eux ramasse une canette de bière vide, acte citoyen anodin qui prend soudain une toute autre portée. Le temps y semble monté à l’envers. Ce n’est ni celui de la propagande d’État, ni celui de la télévision triomphante. Son noir et blanc donne le sentiment que le film vient tout juste de perdre ses couleurs, tout en étant d’une extraordinaire précision. Il dessine les contours des arbres noirs, qui se détachent du reste de la ville. Deux temps semblent entrer en concurrence. L’histoire et l’image ont rompu leurs liens, et la situation historique du film demeure indécise, si l’on ne considère que ce qu’on voit. Aucune indication temporelle ne nous est donnée, mais nous savons une chose : c’est l’exercice du temps qui a rayé de la carte un cimetière juif bâti au XVIIIe siècle, régulièrement reconstruit mais sans doute définitivement détruit aujourd’hui.

Chaque plan du film est hétérogène, sa composition minutieuse plaçant par exemple côte à côte une modeste clôture en bois et un tramway dont les reflets sur les vitres semblent tout droit sortis de L’homme à la caméra de Vertov : une référence avant-gardiste, bien que le véhicule paraisse archaïque au XXIe siècle. Au point de raccord de ces deux époques se trouve un film modeste, ne cherchant pas à cacher son incapacité à reconstituer la mémoire du lieu dont il atteste la disparition, dissimulée quelque part dans l’interstice. La généalogie politique est ailleurs : elle concerne l’indifférence des habitants aussi bien que des touristes à ce passé littéralement enfoui, et les quelques tombes dépassant encore timidement du sol. Le film rend à l’indifférence un double sens : c’est l’oubli d’une histoire par manque d’intérêt, de culture, d’éducation ; c’est aussi l’indifférenciation des temps et des époques qui se heurtent les uns aux autres, indifférenciation qu’on peut également constater ailleurs en Europe orientale. Tout le crédit revient à Loznitsa d’avoir bouclé l’affaire en 20 minutes sans jamais avoir eu la tentation de glisser une pièce dans la machine à voyager dans le temps.

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L’emprunt des outils journalistiques et sociologiques, à savoir l’enquête et les entretiens avec des locaux, laissait supposer que le film de Jenkoe serait tout aussi précis que celui de Loznitsa. Au mieux, il se révèle tâtonnant et constitué d’impressions, mais cela suffit rarement, encore moins lorsque l’exécution manque d’adresse. En regardant le défilé des images, on ne trouve rien à quoi s’accrocher, ni gens, ni paysages, ni motifs. Fier de ne dessiner aucun chemin pour circuler entre les différents plans larges qu’il nous offre en diaporama, Souvenirs de la Géhenne s’intéresse peu à ceux qu’il rencontre. La déconnexion entre ce qu’il prétend dire et ce qu’il montre atteste qu’on peut un temps s’émanciper du récit des témoins pour décaler son propre point de vue, mais prive finalement la parole d’un véritable lieu d’expression. Quand son principal carburant verbal vient à manquer, le film bascule définitivement : le Nord devient ce qu’il n’a jamais cessé d’être dans les visions du cinéaste, l’Enfer sur Terre, avec ses usines qui crachent du feu (naïvement, nous pensions à de la fumée). L’expression populaire est enterrée, les ouvriers vivent l’apocalypse, selon une eschatologie un peu trop proche du discours frontiste. Les problèmes que le film soulève de loin, et de manière très générale, sont noyés sous un discours quasi-religieux induit par le titre, pourtant étrangement absent du résultat. Subsiste en bout de course le désir de se faire plus bête que l’œuvre d’art, moins contemplateur du travail de l’esthète que simple citoyen.

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À la sortie de la projection, nous avons une brève discussion avec un spectateur resté anonyme, visiblement agacé par ce qu’il venait de voir.

TF (à AJ) : Attends, je voudrais discuter avec la personne qui exprimait ses plaintes auprès de la modératrice du débat. Visiblement, il n’a pas beaucoup aimé.

TF : Le film ne vous a pas plu ?

Le spectateur : En réalité, je suis scandalisé. On n’a pas laissé le débat se dérouler…

TF : Il n’y a pas vraiment eu de débat. Nous non plus n’avons pas aimé.

Le spectateur : C’est un ramassis de clichés sur le Nord, c’est incroyable. Je me moque de l’aspect esthétique. Je ne suis pas qualifié pour juger. Mais ce que j’ai vu m’a horrifié.

AJ : C’est un tout. Le film prétend démonter les raisons de la montée du racisme et du FN, alors que…

Le spectateur : ...alors que ça utilise les mêmes ressorts que leurs discours. La peur, l’apocalypse. On croit rêver.

TF : Content d’entendre un autre son de cloche. C’est important de réagir sainement, sans se prétendre expert. Bonne fin de soirée...

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Si le Front National devait bien être le symptôme d’une démocratie malade, on attend de la sociologie qu’elle le démontre, de Manuel Valls qu’il le hurle sur les toits. On espère surtout que des films nous le montrent et Souvenirs de la Géhenne n’y arrive clairement pas.

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
lundi 6 avril 2015

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