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Lost River  de Ryan Gosling

Le Silence de Gosling

5.1

Texte publié à l’origine dans le dossier Cannes 2014, il peut être retrouvé ICI.

Une fois, Godard a proposé à André S Labarthe de réaliser un épisode des Cinéastes de notre temps sur Antonioni. Labarthe repond : « Antonioni il est aphasique, il ne peut plus parler ». Et Godard : « Ce n’est pas grave, on l’appellera Le Silence d’Antonioni ». Quant à Gosling, lui, il n’est pas très causant non plus (c’est connu). Mais il a deux ou trois trucs à montrer (quand même).

Dans Lost River, les flammes ondulent comme des algues et crépitent comme la pluie : le film est aussi maniéré que cette phrase. Drive est partout, à ceci près que c’est Réda Kateb qui écope du rôle de taxi driver sympa. Sa cliente : Christina Hendricks, décidément abonnée au siège passager. C’est la crise en Amérique, elle a deux enfants dont un mignon. Son banquier lui recommande un cabaret très sauvage, vrai théâtre de vampires, où elle rencontre une sorcière en la personne d’Eva Mendès, qui lui propose un pacte. L’histoire compte moins que l’idée d’un film officieusement sous-marin – comme s’il se déroulait dans la tête du noyé de la fin de Drive, encore une fois. On tient peut-être là une adaptation de La Petite sirène, après tout : Lost River désigne un village que le réservoir formé par un barrage a submergé, tandis que Christina Hendricks est aussi rousse qu’Ariel, que son fils, beau prince, tente de sauver d’une malédiction.

Pas de surprise : Gosling n’a aucun scrupule à n’être que l’imitation de son mentor Nicolas Winding Refn. Il lui reprend ses tics kubrickiens, moins ceux de 2001, pour le rythme lancinant et les filtres rouges à gogo, que ceux d’Eyes Wide Shut – la scène finale vaut comme métaphore-surprise de la prostitution, où la femme se retrouve enfermée dans un caisson de latex qui moule son corps, tandis que le client peut tout lui faire : elle pense que le caisson est verrouillé, mais se rend compte au dernier moment que le client peut l’ouvrir quand il veut. Pour le spectateur, tout ça a l’air insupportable, et pourtant ne l’est pas. Peut-être parce qu’on était assis, dans la salle, sur le côté, tout près des enceintes : le son se retrouvait considérablement déformé, on n’entendait que la pluie, que le vent ou que les sons d’ambiance quand il fallait entendre les dialogues, qui montaient des baffles situées derrière l’écran. En découlait une atmosphère aquatique pour de bon. Comme étouffée, comme si tous les dialogues étaient prononcés de loin. Lors d’un numéro de cabaret en gros plan, Hendricks se découpe le visage avec un scalpel, se l’arrache comme un masque. Après s’être délectée du bel effet de maquillage qui laisse apparaître les muscles à vif sous les yeux bleus de l’actrice, un gros plan conclut la séquence : le masque de chair est posé sur un porte-perruque et se déforme légèrement, adoptant les traits du silence le plus célèbre du monde, celui du Cri de Munch.

Or Ryan Gosling, à l’instar de Wim Wenders et de son documentaire sur Sebastiao Salgado, se voit bien lui aussi en commissaire d’expo photo : des images d’abord, et ce qu’il faut de son pour qu’on n’y fasse plus gaffe. La plupart des plans de Lost River ressemblent à des clichés de photographe new-yorkais encanaillé dans la banlieue : tout est sale, décrépi, rouillé, et la mélancolie statique qui suinte de l’ensemble donne bien l’impression de regarder Gosling dans les yeux. Pourtant le réalisateur débutant a plus d’un tour dans son sac – en fait, il en a deux : d’abord, jouer sur la suggestion d’un univers aquatique via l’étouffement des sons, ensuite, raconter l’histoire d’une femme soumise à un banquier un peu sourd, qui peine à entendre sa voix. La théorie de l’adaptation de La Petite sirène se confirme.

par Camille Brunel
mercredi 8 avril 2015

Lost River Ryan Gosling

Avec : Christina Hendricks (Billy) ; Iain de Castecker (Bones) ; Saoirse Ronan (Rat) ; Eva Mendes (Cat)

Scénario : Ryan Gosling

Durée : 1h35

Sortie : 8 avril 2015

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