PNG - 296.3 ko
spip_tete

37e Cinéma du Réel 2015

#5 Passe-moi le balai

Il dessinait à la gomme, le voici qui rature.
Que fait-il, lui, du marché, des cadres et des marges ?

Jacques Derrida, La Vérité en peinture

Des ouvriers et ce qu’il reste de la classe ouvrière, le Cinéma du Réel en parle beaucoup, et tant mieux. Cette conscience collective, considérablement amoindrie, est devenue un ventre mou, donc malléable, de la société française. C’est quoi ce travail ? de Sébastien Jousse et Luc Joulé prend l’usine comme matériau de départ. Plutôt que de respecter le cahier des charges initial - s’immiscer dans la résidence artistique d’un compositeur de musique contemporaine dans l’usine PSA de Saint-Ouen - le film élabore sa propre symphonie, modeste au demeurant. Encré de Rachid Djaïdani suit un autre genre de travail : l’itinéraire de Yaze, plasticien et ami du cinéaste, depuis une séparation orageuse avec des galeristes français jusqu’à un vernissage new-yorkais. Chacun de ces deux films passionnent lorsqu’il se place du côté du travail, mais se perdent dès qu’il sort de l’usine ou de l’atelier. C’est quoi ce travail ? parle mal de musique, Encré ne se sort guère des deux pôles entre lesquels il oscille, le caractère exceptionnel de l’artiste et l’institutionnalisation de l’art.

***

Ce que les deux films font le mieux s’impose d’emblée. D’une certaine manière, ils commencent par ce qu’ils savent faire : couper les liens de subordination à l’œuvre dans le monde du travail, refuser d’en faire la sève de leur récit. Encré commence par une scène qui se déroule hors-champ : Djaïdani filme la sortie d’une galerie d’art, dont des hommes sortent des tableaux ; off, on entend la dispute entre Yaze et les galeristes, qui mène à leur séparation brutale. Plus subtilement, C’est quoi ce travail ? refuse à son tour de faire des ouvriers des acteurs, d’emprunter au musicien ses compositions. En somme, il renonce à les diriger, à les utiliser ou à les modeler. Le film se tourne à leurs côtés, ni avec ni contre eux. Il redéfinit alors la notion de partage, loin de l’ouvriérisme ou des philosophies de l’émancipation. Le procédé est simple et précis : les cinéastes filment les ouvriers au travail et superposent à l’image leur témoignage oral, recueilli vraisemblablement dans des conditions plus propices à la discussion.

C’est quoi ce travail ? n’invente pas une nouvelle division du travail, qui séparerait le monde entre penseurs et faiseurs, compositeurs et interprètes, matières et sculpteurs. Le monde de l’usine est déjà suffisamment fragmenté. Chez les ouvriers, il y a aussi de la place pour le non-partage, pour les choses qu’on souhaite garder pour soi, les expériences intimes vécues sur le lieu de travail, qu’il s’agisse de la lecture d’un travail ou d’une symphonie de Mahler qu’on rejoue dans sa tête. Pour partager certaines choses, il faut en garder d’autres secrètes. La vie peut se décomposer en gestes variés, et il s’agit aussi d’affirmer qu’il n’y a pas que le travail dans leur existence. Bref, les travailleurs disent qu’il faut ajouter à ce beau mot de partage l’idée de partition.

***

Encré suit l’itinéraire somme toute balisé d’un artiste prometteur. Rebelle aux ambitions inassouvies, le personnage franchit parfois les limites du ridicule dans sa façon de rejouer la rengaine : “La France ne me laisse pas travailler, je me tire aux States”. Le film coince dès qu’on s’intéresse à sa stratégie d’alliance avec le plasticien, Yaze. Djaïdani ne le filme pas vraiment en ami, mais ne réussit pas non plus la critique de son travail et de son parcours qu’on aurait pu espérer. Le principal défaut d’Encré est là : le réalisateur ne s’identifie à Yaze que pour nouer avec lui une objective alliance d’intérêts. Il partage avec lui un parcours qui va de la marge au milieu et l’obsession du geste pictural, mais ne s’intéresse jamais aux oeuvres, parfois intéressantes, que le plasticien produit.

Djaïdani n’envisage l’art qu’en fonction de deux positions, a priori radicalement opposées, mais en vérité très proches. Yaze est successivement un naïf - un jeune ambitieux qui veut faire de l’art contemporain - et un génie intuitif qui finit comme tout le monde, sur la voie du milieu, là même où s’est trouvé Djaïdani dès la sortie de son premier long métrage, Rengaine. La course aux galons institutionnels affecte les travaux des deux hommes. Le cinéaste ne fait plus attention à ce qu’il filme, se perd, puis se raccroche sans cesse au seul récit qui tienne la route, la sympathique success story du plasticien. Jamais l’art n’y a été envisagé comme un travail ordinaire, minutieux. Le film se cramponne à l’idée que les artistes ont forcément un destin d’exception, heureux ou pas. Le résultat est un film institutionnel raté.

***

C’est quoi ce travail ? est beaucoup moins complexe et complexé que le film de Djaïdani. On y reconnaît aisément les quelques références aux symphonies urbaines des années 1920-1930, aux réalisations de Ruttmann ou de Léger, puis aux frères Lumière (La sortie des usines Lumière) en toute fin de film. Ce versant cultivé ne parasite pourtant pas sa capacité d’écoute. On finit par se demander ce qui nuit tant à notre intérêt pour la partie musicale - lénifiante - du film. Le compositeur Nicolas Frize auditionne au cours de longues scènes les ouvriers de PSA, puis travaille avec un choeur, sans que notre curiosité ne soit éveillée. Pourquoi une telle différence avec le reste ? Ces séquences auraient dû renouer avec une histoire de la musique et de l’industrie, de la composition et de la mécanique, des sons et de l’usine, et relier ainsi deux époques de mutations industrielles.

***

En 1936, Paul Hindemith compose sa troisième sonate pour piano, que Glenn Gould, entre autres, a interprétée. La proximité du morceau avec les essais cinématographiques de l’époque est frappante.

En 1986, à l’heure du néo-libéralisme et de l’automatisation triomphante, Frank Zappa sort son album Jazz From Hell. Il est presque entièrement joué au Synclavier, un synthétiseur qui fonctionnait en réalité comme un ordinateur et dont nombre de fonctionnalités peuvent être automatisées.

***

Les deux films marchent à front renversé. Djaïdani suit un parcours, mais ce sont Jousse et Joulé qui vont jusqu’au bout du leur ; le premier est incapable de trouver un autre rythme que celui des émotions dérisoires de son protagoniste, quand les seconds vont bien au-delà du simple constat que les ouvriers pensent aussi. C’est quoi ce travail ? écoute les ouvriers, Encré subit jusqu’à la fin la musique tonitruante d’un triomphe annoncé. Il y a un outil qu’on aperçoit dans l’atelier de Yaze : c’est un balai, avec lequel il répand les couleurs sur sa toile, mais Djaïdani ne s’y intéresse que pour la beauté supposée d’un plan zénithal. Peut-être que l’objet était le point de départ d’un autre film, sur un artiste populaire. Ce film, Sébastien Jousse et Luc Joulé l’ont réalisé.

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
vendredi 10 avril 2015

Accueil > évènements > festivals > Cinéma du Réel 2015 > #5 Passe-moi le balai