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Cannes 2015

A la recherche des films matérialistes

La veille du coup d’envoi du festival de Cannes, la rédaction d’Independencia se réunit pour parler des 10 jours à venir. Rapidement, c’est aussi l’occasion d’affiner ce que nous pensons de l’éternel débat sur le naturalisme français, vilipendé par la majorité de la critique, papier ou en ligne, nouvelle ou ancienne, jeune ou vieille. Puisque nous prenons ainsi la discussion sur le réalisme à contre-pied, quoi de mieux qu’un verbatim de la réunion du comité de rédaction ?

AVANT CANNES

Aleksander a amené le dictaphone ; il le sort de sa poche et commence l’enregistrement

Timothée Gérardin - Faudra éviter de dire trop de bêtises…

Aleksander Jousselin - Non au contraire ! Et ça fera un bon édito de démarrage pour le Festival de Cannes.

TG - Thomas, tu as des recommandations pour la Quinzaine des Réalisateurs ?

Thomas Fioretti - Il me semble que le film de Miguel Gomes est incontournable, non ?

AJ - Tu verras les deux premiers volets de ses Mille et Une Nuits, j’irai voir le troisième.

TF - Il faudrait voir ce que ça vaut par rapport à Tabou, comment le cinéaste évolue sur un film fleuve. Nous avions écrit un texte à propos du film précédent (lire ICI). On y faisait entendre une voix discordante, en posant les problèmes souvent peu relevés à l’époque par les admirateurs du film. J’aimais beaucoup le film au départ, un peu moins après plusieurs visionnages.

TG - J’ai adoré Tabou.

TF - C’est très bien, mais nous avions des réserves, et le discours dithyrambique ne rencontrait aucun recul critique.
Parenthèse : Il n’y a rien de très excitant cette année côté français, surtout en compétition officielle…

AJ - A la Quinzaine, il y a la même journée la dernière partie du Gomes, Fatima de Philippe Faucon et Peace to Us in Our Dreams de Sharunas Bartas, ça peut être intéressant.

TF - Waintrop a ses marottes, trois ou quatre types de films chaque année. Un film sur Allende, le retour de Jérémy Saulnier qui avait fait Blue Ruin...

Arthur Mas - Tu vas rater le film de Valérie Donzelli qui adapte un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut. C’est Marguerite et Julien.

TF - Faucon, même si La Désintégration était complètement raté, a fait de bons films. Dont un dans la veine de Pialat : Samia.

Garance Meillon - Que raconte le film de Jacques Audiard, Dheepan ?

AM - Une histoire de réfugiés tamouls.

GM - Le résumé a l’air suffisant !

TF (à AJ) - Et ton programme, alors ?

AJ - Une journée asiatique (Weerasethakul, Jia Zhang-Ke), une journée Quinzaine. Le film-testament de Manoel de Oliveira aussi.

AM - Ce qui pose question, c’est l’absence de quelques noms importants en Compétition Officielle : Desplechin, Garrel, Gomes (tous à la Quinzaine), Kawase, Weerasethakul (Un Certain Regard). Par qui Thierry Frémaux les a-t-il remplacés ? Il faudrait s’intéresser aux films moins attendus de la compétition. D’année en année, on a l’impression que la sélection officielle s’affaiblit, mais on ne s’intéresse pas vraiment aux films qui remplacent ces noms importants.

GM - L’absence de Desplechin a fait polémique, en effet.

AM - Oui, mais cela n’a pas de sens de penser la sélection comme un ensemble cohérent. En revanche, les cinéastes favoris de Frémaux ne font pas rêver : Sorrentino, Garrone, par exemple. Mais pourquoi remplace-t-on Garrel ou Desplechin par d’autres cinéastes plus modestes ?

GM - Les bruits sont bons autour du Desplechin.

AM - La bande-annonce ne me dit rien.

Martial Pisani - On caricature un peu vite et bêtement les films de Garrel. En revanche, si le film n’est pas très bon, et qu’on peut l’attaquer de manière très sérieuse, ça peut être intéressant.

AM - Garrel, c’est souvent bien. Certains sont plus anecdotiques, mais je trouve par exemple que La Frontière de l’aube, sifflé à Cannes et peu aimé à l’époque, est un de ses meilleurs.

MP - Que ce soit bon ou mauvais, il faut réussir à le dire sans rejuger l’oeuvre.

NATURALISME, MATERIALISME

MP - Qu’en est t-il du naturalisme”, qui anime depuis un moment notre réflexion commune (lire ICI) ?

TF - On ne sait pas trop ce que le terme recouvre chez les critiques. Cela court de Zola à Pialat…

MP - On ne sait même plus d’où vient l’emploi actuel du terme.

AJ - Le naturalisme au cinéma n’existe pas. On doit plutôt parler de réalisme. Que les films français réalistes soient de piètre qualité en ce moment est néanmoins exact.

MP - Ce que les Cahiers du cinéma, depuis Daney, appellent naturalisme, ne correspond à aucune définition littéraire du terme. Or, c’est de la littérature qu’il vient.

GM - Pour moi, le naturalisme c’est Zola, pas Kechiche.

AJ - Ce terme a une histoire, il naît à peu près en même temps que la sociologie, il a à voir avec l’histoire des sciences sociales. On ne peut pas négliger ça. Ou alors, le naturalisme, ce sont les frères Lumière. Dans ce dernier cas, il faut le défendre. Les frères Lumière, ça reste beaucoup mieux que Méliès.

AM - Les origines du cinéma viennent du naturalisme. Dans un sens, c’est le naturalisme qui invente le cinéma.

GM - Mais il reste vrai que les films dits “naturalistes” foisonnent dans le cinéma français.

AJ - C’est la politique du CNC.

TF - Il y a un éternel retour de Pialat dans la fiction française. Mais tous le jeune cinéma français n’a en réalité ni à voir avec le naturalisme, ni avec Pialat.

GM - Party Girl, c’est quoi pour vous ?

TF - On ne l’a pas vu…

AM - … mais c’est considéré comme “naturaliste”.

AJ - Quand les Cahiers pestent contre le naturalisme, en réalité ils écrivent contre le réalisme.

GM - La politique des Cahiers, c’est de défendre les films “lyriques”.

AJ - Mais comme ils ne définissent rien, leurs positions sont confuses.

MP - L’édito des Cahiers sur La Vie d’Adèle est intéressant à ce titre. Dans ce texte, on lit que c’est un bon film, presque “lyrique”, mais aussi qu’il faut rester vigilant, parce que le naturalisme est détestable. L’édito utilise alors deux acceptions différentes du mot : d’abord, au sens de “réalisme” ; ensuite, au sens deleuzien de “naturalisme des pulsions”, au prétexte qu’on voit les bouches s’unir en gros plan. C’est encore plus confus, du coup.

GM - Ils en font clairement trop.

AJ - C’est une nouvelle alliance qu’ils nouent avec le jeune cinéma français.

MP - Le naturalisme n’est pas un excès de réalisme. Une fois qu’on a invalidé l’usage de ce terme, il faudrait en trouver un autre. Ce serait un outil pour critiquer le cinéma français que nous n’aimons pas. La partition entre les bons films et les mauvais ne passe certainement pas par l’usage du mot “naturalisme”, ni par la prétention qu’il désigne pour les Cahiers.

AJ - Prenons deux films français de l’année passée que nous avons aimés : La Chambre bleue de Mathieu Amalric et Pas son genre de Lucas Belvaux, bien que le cinéaste soit belge. Ce ne sont pas des films réalistes, mais on ne pourrait pas les dire lyriques non plus.

TG - Que l’on soit naturaliste ou lyrique, c’est la pose qui exaspère, la volonté de s’identifier à l’un ou l’autre style.

AM - Mais le lyrisme au cinéma n’existe pas non plus. Tous ces termes devraient être bannis de l’exercice critique. On aurait alors enfin à faire face à la difficulté de l’écriture. Dès qu’un adjectif pareil nous vient en tête, on doit se l’interdire. Les mots-clés sont insupportables.

AJ - L’usage immodéré des adjectifs figure parmi les maux les plus importants de la critique française.

TF - Il faut reconnaître qu’il est parfois difficile de ne pas tomber dans ce piège.

GM - J’ai l’impression que c’est ce que tout le monde fait, non ?

AM - Certains critiques parviennent à dissimuler cet usage intempestif.

MP - Quel terme pourrait qualifier ces films que nous n’aimons pas dans le jeune cinéma français ? La Bataille de Solférino, les films de Maïwenn, etc., par delà leurs différences. Pour décrire ces films, on ne peut pas passer par le réalisme, c’est une affaire de tons et de silences, qui doivent provoquer les larmes d’une manière précise.

AM - Les nouveaux critiques ne parlent d’ailleurs plus en termes de réalisme. Ils parlent presque en termes de cosmologie. Les textes publiés sur Nocturnes de Matthieu Bareyre donnent l’impression qu’il nous fait accéder à un monde nouveau, métaphysique, qu’on aurait atteint au terme d’un voyage interstellaire. On nous parle de “sidération”.

TF - C’est parce qu’ils ne prennent pas la peine de décrire le film.

AM - Les films se trouvent complètement dématérialisés.

AJ - A l’inverse, les films que nous avons défendus, notamment au Réel récemment, sont matérialistes. Ils se laissent décrire de manière très précise.

TF - Ces films sont avant tout mieux et plus écrits, plus littéraux.

AJ - L’opposition est là, entre le matérialisme et la métaphysique.

TF - Un film métaphysique comme Les rencontres d’après-minuit ne se laisse décrire que d’une manière cosmologique, on peut dire tout et son contraire à son propos.

AJ - Si on le décrit très précisément, Nocturnes n’a plus aucun sens.

MP - A propos de ce film, on lit parfois des textes qui parlaient de “présence”, de “vibrations”, des choses très floues. Cette manière de s’exprimer, et les films qui vont avec, sont très valorisés dans la critique française. Prenons P’tit Quinquin, la série de Bruno Dumont. La fin est clairement une révélation mystique. Je trouve étrange qu’on défende ça sans évoquer, ne serait-ce que brièvement, la dimension mystique du film, sans jamais soulever les problèmes qu’elle pose. Au lieu de cette réflexion qui me semble primordiale, on insiste sur le mélange de comédie et de film policier qui caractériserait P’tit Quinquin. Les critiques n’assument de défendre un film mystique. Les Cahiers, par exemple, ont complètement occulté le mysticisme de Dumont, pour parler en termes très vagues de “fantaisie”, de “film populaire”.

TG - Mais Dumont se joue aussi un peu de ce côté mystique.

AJ - La catégorie du Mal, complètement métaphysique, permet pourtant de résoudre l’intrigue.

MP - Le film affirme progressivement que l’important n’est pas le coupable mais plutôt la quête intérieure des gens. Il aurait fallu en parler. La place de la révélation dans le film n’est pas la chose la moins importante. Il ne s’agit pas de taper à bras raccourcis sur Dumont mais de pointer ce qui peut gêner chez lui.

GM - Certains ont dit que le film se moquait de la province, qu’il s’agissait d’une critique des gens qui l’habitent. Je crois que ce n’est pas le bon point de vue pour en parler.

TF - Ce terrain est toujours glissant.

AJ - Le comique de P’tit Quinquin se résume pourtant souvent à des moqueries à l’égard des gens du Nord.

MP - Des handicapés aussi, c’est très étrange.

TG - Tout le cinéma de Dumont est construit là-dessus.

TF - Les débiles éclairés ont toujours eu leur place chez Dumont.

GM - C’est une méthode et un univers qui demandent une totale adhésion.

MP - Oui, il faut absolument rejeter ou accepter d’emblée. C’est tout le problème.

AJ - Là, il y a une vraie partition. D’un côté des films qui imposent l’adhésion, veulent l’attachement et l’immédiateté. De l’autre des films qui construisent une forme en décrivant des rapports et des différences, et qui ne font aucun mystère de leurs effets. Les derniers sont matérialistes, et toujours plus intéressants.

***

La discussion appelle évidemment des prolongements, une suite. Pour nous, celle-ci dessine une ligne commune. Nous n’attendons bien sûr pas un renversement tel qu’une manière différente de parler des films produise un cinéma délesté de ces querelles. Néanmoins, il faut veiller à ce que parler différemment veuille aussi dire montrer différemment. Et s’y atteler.

Réalisé au Chat Noir à Paris le mardi 12 mai 2015

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