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Quinzaine #5

Contes

Les Mille et une nuits – volume 2 : Le Désolé de Miguel Gomes

7.9

Les 1001 nuits reprennent là où Gomes les avait laissées : le volume deux contient trois nouveaux contes. Le premier est consacré à la traque de Simão, « Sans Tripes », vieil homme en cavale dans le maquis, le deuxième met en scène le procès nocturne et public de locataires ayant vendu les meubles de leur propriétaire et le troisième présente les maîtres successifs de Dixie, un chien adopté par les habitants d’une barre d’immeuble. Chaque conte se démarque par une tonalité singulière : à l’errance silencieuse de Simão succède un procès mis en scène comme une farce, puis des récits au réalisme documentaire.

La machine narrative décrite à propos du premier volume s’emballe à mesure qu’on avance dans le deuxième. Le procès, qui se tient dans ce qui ressemble à une petite arène municipale, est l’occasion d’une succession de témoignages accusateurs. L’accusée initiale explique les raisons de son acte en mentionnant une autre personne, qui elle-même raconte son histoire en désignant quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. Se construit ainsi une grande chaîne d’anecdotes qui fait tourner l’histoire en rond. Tout le monde frétille lorsqu’il s’agit de raconter sa propre histoire, si bien que le procès se transforme un carnaval costumé. Cette inflation narrative se poursuit dans le dernier conte, dont l’une des parties est divisée en une multitude de micro-récits, donnant à l’ensemble une structure vertigineuse.

Le vertige est justement ce qui empêche la juge de rendre son verdict dans le deuxième conte, « Les Larmes de la Juge ». Son dégoût n’est pas lié à la généralisation de la culpabilité à l’ensemble de la communauté, mais plutôt au désordre que ces causes emmêlées provoquent dans le cours de la justice et des astres. Ce qu’illustre cette farce jusqu’à l’absurde, c’est la transformation du bien et du mal en réseau sans fin de relations, de causes et de déterminismes. Dans un carton d’introduction de ce film et du précédent, Gomes évoque le gouvernement portugais, l’accusant d’être dépourvu de tout sens de la « justice sociale » – deux termes que le conte semble mettre en opposition. La question du mal et de sa dilution dans les rapports de force traverse également le premier conte, à travers le personnage de Simão. La narratrice précise que le vieux meurtrier n’a pas de fascination pour le mal ; c’est simplement son égoïsme naturel qui est exacerbé. De fait, on le voit mener une vie régie par des besoins élémentaires : marcher, manger, se baigner, voir des filles. Une fois de plus, Gomes charge le récit oral de donner à cette vie une aura légendaire, héroïque même selon les villageois admirant la défiance de l’homme seul face aux forces légitimes.

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Femmes opprimées

Mustang de Deniz Gamze Ergüven

3.1

Much Loved de Nabil Ayouch

4.5

Mustang et Much Loved ont en commun de mettre en scène un groupe de femmes enchaînées à un rôle : dans le premier cas, ce sont cinq sœurs turques promises à de bons mariages et enfermées en attendant ; dans le second, c’est la vie quotidienne de trois prostituées de luxe au Maroc. Les deux films ont des approches diamétralement opposées mais ressemblent tous les deux à des lettres d’intention, sans ambivalence ni surprise.

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Mustang
Mustang

Présenté partout comme le Virgin Suicides turc, Mustang se rapproche plus d’une publicité Petit Bateau que du film de Sofia Coppola. Deniz Gamze Ergüven refuse de chausser les gros sabots film-dossier pour se placer du côté de l’insouciance enfantine des héroïnes. Il aurait cependant fallu trouver des manières de les filmer autrement que des corps désoeuvrés. L’ambiance à la fois terne et photogénique de Mustang s’avère encore moins pertinente lorsqu’elle sert à suggérer des rebondissements sinistres. Chacun des épisodes dessert le propos du film en reposant la même question : in fine, la violence exercée sur les cinq filles est-elle le fait des conventions sociales ou d’un oncle pervers ?

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Much Loved

Le moins qu’on puisse dire est que Much Loved ne tombe pas dans cet écueil. Le film peint le tableau réaliste de la prostitution marocaine. L’immersion opère, les personnages intéressent. Le problème est que le film, dépourvu d’enjeu dramatique, repose uniquement sur son intention initiale, et que l’alternance des scènes de complicité, de dispute et de violence sexuelle ne peuvent que l’illustrer.

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Les Cowboys & les Indiens

Les Cowboys de Thomas Bidegain

2.1

Songs my brothers taught me de Chloé Zhao

5.8

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Les Cowboys

Les Cowboys est le premier film de Thomas Bidegain - le scénariste le plus fameux du cinéma français, dit-on. On n’est jamais aussi mal chaussé que par soi-même : son remake de La Prisonnière du désert n’est pas convaincant. Il raconte la disparition d’une jeune fille, et sa recherche par son père et son frère dans les milieux islamistes un peu partout en Europe, au Yemen et en Afghanistan. Si Les Cowboys se nomme ainsi, c’est parce que la famille dont il est question porte des santiags et écoute de la country, mais aussi parce que Bidegain a décidé qu’il en ferait un film américain. Le problème est qu’il retient du modèle original les éléments les plus superficiels : les vêtements, le type de voiture, la dureté des dialogues. François Damiens n’échappe pas au ridicule en gros monsieur énervé, le visage dévoré par l’ombre de son obsession. La piste de la transposition des Indiens aux islamistes est une impasse complète, le film ne s’intéressant pas un seul instant au personnage de la fille convertie.

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Songs my brothers taught me
Songs my brothers taught me

Plutôt que de jouer aux cowboys, on a préféré suivre un Indien, Johnny, dans Songs my brothers taught me. Le film se passe dans une réserve indienne dans laquelle la consommation d’alcool est interdite. Johnny, qui vit avec sa mère et sa petite sœur Jashauna, gagne de l’argent en vendant des bouteilles clandestinement. Les acteurs, surprenants, passent beaucoup de temps dans les décors naturels, et laissent tout loisir au spectateur d’observer les paysages et quelques bêtes sauvages. La contemplation possède cependant une valeur dramatique, qui entre ici en résonance avec une forme d’esprit animiste du lieu que Johnny et Jashaun voudraient retrouver.

par Timothée Gérardin
mercredi 20 mai 2015