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Cannes 2015

Une Amérique plus loin

Sélection officielle #4 - Compétition officielle

C’est souvent le cas quand les bons cinéastes faiblissent : le premier film à baisser la garde ne voit ses défauts relevés que par le suivant, qui agit alors comme un révélateur. A Touch of Sin (lire ICI) n’impressionnait plus autant que les premiers films du cinéaste. Dans The World (2005), comme dans Mountains May Depart, se posait déjà la question de la forme – sociale, géographique, politique – de la Chine. Pourtant, à cette forme chinoise se superposait à l’époque une seconde, mondiale, certes artificielle, mais laquelle ne l’est pas ? Jia invitait alors à nous demander ce qui était le moins faux et truqué, de la planète miniature représentée dans un parc à thèmes ou du géant post-communiste.

Mountains May Depart impose d’emblée quelque chose de tentaculaire : un récit étalé sur vingt-six ans, de 1999, date de rétrocession de Macao à la Chine, à 2025, après un déménagement en Australie, en passant par 2014, pour un enterrement au goût amer. Cela commence par un triangle amoureux : deux amis aiment une même femme avec qui ils sortent régulièrement, elle finit par choisir le plus ambitieux, le plus riche aussi. Ils ont un enfant, Zhao Dollar, puis divorcent. Le deuxième homme tombe malade et la jeune femme lui vient en aide, mais voit son fils partir en Australie avec son père, après avoir assisté aux funérailles de sa grand-mère en Chine. Peu à peu, le garçon devenu adolescent oublie jusqu’à sa langue maternelle et le prénom de sa mère. Chaque partie du récit adopte un format différent : 4/3, 16/9 puis Scope. Elle élimine aussi chacun des trois protagonistes initiaux à tour de rôle : le second prétendant en 1999, le père en 2014, la mère en 2025.

Une chose est indéterminée durant tout le film. On ne sait pas vraiment si l’on regarde une fresque sur la Chine contemporaine, son passé immédiat et son avenir imminent, ou un mélodrame américain sur une famille déchirée par la mondialisation et les ravages du capitalisme sauvage. Il est sûr néanmoins qu’ici, l’amour et la politique, sinon l’économie, sont étroitement liés. Il est également certain que JZK filme d’abord une passion chinoise avant de livrer l’image de n’importe quelle histoire d’amour. La romance a des origines sociales et (géo)politiques, mais les influences esthétiques sont elles-mêmes éparpillées sur l’ensemble du globe, le film étant saupoudré de détails internationaux : un peu de cinéma européen, un peu d’expérimental, un peu de Demy, un peu de mélodrame hollywoodien. A Touch of Sin était un film plus petit, peut-être même plus chinois, restreint aux frontières du pays dont il explorait les quatre coins dans autant de récits.

En 1999 comme en 2014, Mountains May Depart calque néanmoins sa forme sur celle de la Chine, dont le précédent film envisageait la construction d’un nouveau drapeau, en lambeaux de préférence. La violence sociale dépeinte dans A Touch of Sin cadrait parfaitement avec cette nouvelle description. Si la première partie de ce nouveau film est la plus réussie des trois, c’est à la fois parce que son format indique bien qu’elle est la plus resserrée, et parce qu’elle tente à son tour de donner une nouvelle définition du peuple chinois. On y observe des comportements aussi méditerranéens que conservateurs. Pour un Européen, la Corée du Sud est la Méditerranée de l’Asie, mais ici c’est la Chine qui devient le lieu de la plus grande exubérance en même temps que du conservatisme le plus solide. Un bout de comédie musicale au début, des intermèdes chantés ou dansés, le folklore populaire, tout y est. La première scène du film, tournée à la grue, passe de l’extérieur d’un bâtiment à l’intérieur d’une petite salle où des jeunes gens dansent d’abord de manière disciplinée puis de plus en plus follement au son de Go West des Pet Shop Boys, avant que le film n’enchaîne sur une fête populaire locale, puis de rebondir sur une soirée en boîte de nuit. Dans chacune de ces séquences, une forme de folie domine, en tout cas de comportement excessif, successivement régressif et exubérant dont l’évolution ressemble à des montagnes russes.

La deuxième partie se délite ensuite parce qu’elle éprouve les limites déjà ressenties dans A Touch of Sin. L’enregistrement des soubresauts violents de l’ancien empire était aussi une indexation de la forme du récit sur des fluctuations boursières. Autant subi que voulu, ce tour de la Chine était incomplet parce qu’impossible. Montrer la Chine contemporaine est sans doute trop difficile, fût-ce en enchaînant les films les plus cohérents et ambitieux qui soient. Le principal intérêt de la deuxième partie située de nos jours est l’enjeu éducatif : si la mère raccompagne son fils à Shanghaï en train plutôt que de laisser le père lui payer son billet d’avion – ce qui suscite les protestations du petit garçon – ce n’est pas seulement parce qu’elle n’a pas d’argent ou qu’il faut montrer à l’enfant les vertus de la modestie. Il s’agit d’abord de lui réapprendre la géographie d’un pays qu’il s’apprête de toute façon à quitter.

La troisième partie est inédite dans le cinéma de JZK, c’est un morceau de science-fiction. Ce n’est pourtant pas la Chine de 2025 que nous voyons, mais l’Australie, autant dire la pointe avancée du capitalisme anglo-saxon, l’emblème de la globalisation. La Chine connaît désormais la diaspora, le drame du déracinement, de l’intégration et de l’oubli des origines. Le portrait se fait maintenant en creux. Le défaut de JZK est de ne jamais avoir poussé jusqu’au bout le désir hypothétique de redessiner la carte de son pays, de lui inventer une histoire en même temps qu’un avenir. The World amorçait ce projet mais on voit bien que seul l’impossible, l’imagination la plus sommaire consistant à déplacer le récit dans le futur, autorise désormais le cinéaste à inventer du nouveau. Difficile de ne pas y voir là une commodité, un confort auquel on ne s’attendait pas. Entre temps, Mountains May Depart nous aura transportés de la Méditerranée à l’Amérique. Ce voyage n’est sans doute pas le plus neuf ni le plus passionnant qui soit mais il a le mérite d’être encore entrepris.

par Aleksander Jousselin
lundi 25 mai 2015

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