INTERVENTION #40

Une soirée chez Acrimed

Le 12 mars dernier s’est tenu le rendez-vous mensuel de l’association de critique des médias Acrimed (Action-Critique-Médias), communément appelé les « Jeudi d’Acrimed ». Ces soirées sont généralement l’occasion d’une rencontre entre les adhérents de l’association, les gens qui la suivent et des professionnels ou des usagers des médias, des syndicalistes, etc. Le débat est modéré par un représentant de l’association. La rencontre du 12 mars nous intéressait pour une raison simple : il devait y être porté un regard critique sur la critique de cinéma, ceux qui la pratiquent et les publications qui l’abritent.

Quelques remarques préliminaires sont nécessaires, avant d’évoquer la teneur des discussions, parfois intéressantes mais qui échappaient fréquemment à une réelle perspective critique sur ce qu’on peut préférer appeler « fonction » plutôt que « métier » - force est de constater que le second terme ignore souvent ladite fonction critique. Nous sommes seulement intervenus en fin de débat. Mais puisque nous avions décidé de participer à la discussion, il nous a semblé préférable de faire part dans un texte de nos réticences a priori. Acrimed a convié pour l’occasion deux critiques de cinéma connus et reconnus dans le milieu, quoi qu’on en pense par ailleurs : Michel Ciment, directeur de la revue Positif et Alex Masson, qui a notamment écrit pour Première. Disons-le simplement : pour nous, cela équivaut à inviter un journaliste reconnu du Monde ou de Libération dans une réunion sur la critique du journalisme politique, ce qu’Acrimed ne ferait jamais. Les piques adressées par Michel Ciment dans les éditos de Positif au fameux « triangle des Bermudes » - qui ressemblerait plutôt aujourd’hui à un pentagone (Libération, Télérama, Le Monde, Les Cahiers du cinéma, Les Inrockuptibles) - ne sont pas une critique de la critique de cinéma, mais des joutes à sens unique qui ressemblent furieusement à un débat politico-médiatique, et dont les acteurs appartiennent tous au même monde. Alex Masson a livré aux Fiches du cinéma un entretien remarqué dans lequel il insistait sur la nette baisse des revenus des critiques, largement due selon lui à la crise globale de la presse et à la politique éditoriale des revues spécialisées, qui s’apparenterait plus à une politique commerciale. Alex Masson tire aujourd’hui l’essentiel de ses revenus de sa participation aux comités de sélection de festivals de cinéma et d’interventions diverses dans le milieu éducatif. Là encore, si les griefs adressés aux revues comme Première ou Studio Ciné Live nous paraissent justifiés, ils manquent également le cœur du débat : quelle critique souhaitons-nous ?

Acrimed a reconnu que la critique de cinéma n’était pas un domaine auquel l’association s’intéressait de près. Néanmoins, le choix des intervenants nous a interpellés. Acrimed dit soutenir les médias dits du tiers secteur, c’est-à-dire n’appartenant ni au secteur privé à but lucratif ni au secteur public. Force est de constater que le 12 mars, lesdits médias n’étaient pas représentés : les personnes qui y contribuent étaient dans l’assistance. Or, une perspective critique exigeait à nos yeux la présence d’au moins un rédacteur d’une revue, gratuite ou non, bénévole ou non, qui relèverait du secteur associatif. Alex Masson a d’ailleurs mentionné dans l’une de ses interventions quelques publications que nous aurions jugées légitimes dans le débat : Zinzolin, Débordements, Cinématraque, Accreds, Répliques, Critikat, oubliant par défaut de mémoire ou volontairement de citer parmi elles Independencia. Il est au moins étonnant qu’Acrimed n’ait pas cherché à contacter un des membres de ces revues. La méconnaissance du secteur ne saurait tout justifier.

Independencia a déjà pris position, il y a quelques années, par la voix de son co-rédacteur en chef de l’époque, sur la question de la crise de la critique. A l’occasion d’un entretien collectif organisé par Les Fiches du cinéma, Eugenio Renzi remarquait que la césure passait entre deux conceptions de l’exercice : d’un côté, ce qui mériterait encore d’être appelé critique (et en élargirait éventuellement la portée à la critique sociale et politique) ; de l’autre, la publicité et la promotion. Le partage semblerait grossier si en réalité la seconde manière n’était pas celle de la majorité des revues de cinéma qui aspirent encore à se situer dans le haut du panier. Se retrouver cité dans une affiche qui fait la promotion d’un film, comme c’est régulièrement le cas de Libération, du Monde ou des Inrocks (pour ne citer qu’eux), n’est jamais anodin.

A priori, ce constat était partagé par les invités, si ce n’est qu’ils ont été ou sont toujours des acteurs de la dérive de la presse critique. Ciment et Masson ont ainsi défendu leur chapelle. La critique serait un rempart contre la loi du marché, sans lequel les films ne seraient plus évalués qu’au nombre d’entrées. Tout cela a été dit avec le plus grand sérieux, les deux invités oubliant que la critique de cinéma n’est guère qu’un marché de taille plus réduite. Il connaît ses périodes de mercato, ses rapports de force et de domination, n’ignore pas la loi de l’offre et de la demande. C’est peut-être un champ, au sens bourdieusien du terme, si ce n’est qu’il ne s’autonomise guère. Il est en effet dépendant du bon vouloir des propriétaires des groupes de presse ou d’édition. La deuxième salve de cette défense et illustration de la noblesse critique ne s’est pas faite attendre. L’alliance de la critique et des festivals, surtout les plus petits, était célébrée sur l’estrade. L’un de nous a fait discrètement remarquer que cette alliance ne produisait pas toujours le meilleur, et qu’elle pouvait à bien des égards être problématique, voire nuire à la pratique critique, bien qu’elle soit aussi l’occasion de belles découvertes et que les festivals permettent évidemment parfois l’émergence de formes nouvelles, de films surprenants. La noce était incarnée par Alex Masson, lui-même sélectionneur en festivals.

Inutile de revenir trop longuement sur les interventions de Michel Ciment, mélange de reproches parfaitement fondés sur l’indigence du travail de certains critiques en raison d’une méconnaissance parfois criante de l’histoire du cinéma et de l’art, des enjeux politiques, sociaux et esthétiques qui devraient se manifester dans les textes, et de délires anti-godardiens ou anti-Cahiers période « jaune » qui n’intéressaient à juste titre personne dans la salle.

Le débat a longtemps stagné. Masson et Ciment déploraient la pauvreté intellectuelle de l’immense majorité de la production critique, fustigeaient l’érosion de la place accordée dans les grands quotidiens aux textes sur les films, puis rappelaient la précarité de la majorité des critiques de cinéma. Les profits, même financiers, sont réellement devenus symboliques. La discussion a ensuite bifurqué, à l’initiative d’Acrimed, vers une autre question. L’association regrette en effet la trop grande place accordée aux films dits commerciaux, aux productions hollywoodiennes dans les pages critiques des grands quotidiens nationaux. Le débat a tourné court, personne ne semblant penser que la présence de ces films dans les colonnes des journaux était en soi un problème. Entre posture anti-impérialiste - légitime concernant une association comme Acrimed - et positionnement esthétique concernant Hollywood, il est nécessaire de faire la part des choses lorsqu’il s’agit d’écrire. Répondant au regret d’Alex Masson de ne trouver aucun discours critique exigeant sur les films hollywoodiens contemporains, nous lui avons signalé l’existence d’une série conséquente d’articles écrite en 2013 par Camille Brunel sur les blockbusters estivaux pour Independencia (lire ICI).

Notre intervention, la dernière de cette rencontre, portait une volonté de clarification des termes de la discussion. S’agit-il de vouloir que les pages des journaux et les rangées des kiosques soient encore remplis de textes critiques, ou d’inventer et de défendre d’autres manières de pratiquer la critique de cinéma ? Toute la soirée a été à la défense de l’ordre existant. Or celui-ci est pour nous à l’origine, entre autres facteurs, de la situation actuelle. Une réforme des aides publiques, du modèle de financement de la presse en général et un changement des logiques politiques qui président à l’élaboration des lignes éditoriales des différents médias sont évidemment souhaitables. Mais cela concerne tous les domaines du journalisme. Nous regrettons que les intervenants n’aient pas évoqué le cœur du sujet, et déplorons qu’Acrimed n’ait pas cherché à inviter d’autres personnes. Il existe quantité de revues qui tentent de pratiquer, bénévolement et donc en amateur, une critique autant esthétique que politique des productions actuelles. Il est dommage d’avoir ignoré le travail important voire colossal que certaines d’entre elles accomplissent, en finançant la possibilité d’écrire par d’autres activités. 4 pages de critiques quotidiennes dans Le Monde ou des textes plus exigeants ? Les deux sont possibles et nécessaires. D’autres débats aussi.

spip_tete


vendredi 19 juin 2015

Accueil > interventions > Une soirée chez Acrimed