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Le conte et sa légende

7.9

Ce texte a d’abord été publié sous sa forme originale dans la rubrique Cannes 2015.

Les 1001 nuits reprennent là où Gomes les avait laissées : le volume deux contient trois nouveaux contes. Le premier est consacré à la traque de Simão, « Sans Tripes », vieil homme en cavale dans le maquis, le deuxième met en scène le procès nocturne et public de locataires ayant vendu les meubles de leur propriétaire et le troisième présente les maîtres successifs de Dixie, un chien adopté par les habitants d’une barre d’immeuble. Chaque conte se démarque par une tonalité singulière : à l’errance silencieuse de Simão succède un procès mis en scène comme une farce, puis des récits au réalisme documentaire.

La machine narrative décrite à propos du premier volume s’emballe à mesure qu’on avance dans le deuxième. Le procès, qui se tient dans ce qui ressemble à une petite arène municipale, est l’occasion d’une succession de témoignages accusateurs. L’accusée initiale explique les raisons de son acte en mentionnant une autre personne, qui elle-même raconte son histoire en désignant quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. Se construit ainsi une grande chaîne d’anecdotes qui fait tourner l’histoire en rond. Tout le monde frétille lorsqu’il s’agit de raconter sa propre histoire, si bien que le procès se transforme un carnaval costumé. Cette inflation narrative se poursuit dans le dernier conte, dont l’une des parties est divisée en une multitude de micro-récits, donnant à l’ensemble une structure vertigineuse.

Le vertige est justement ce qui empêche la juge de rendre son verdict dans le deuxième conte, « Les Larmes de la Juge ». Son dégoût n’est pas lié à la généralisation de la culpabilité à l’ensemble de la communauté, mais plutôt au désordre que ces causes emmêlées provoquent dans le cours de la justice et des astres. Ce qu’illustre cette farce jusqu’à l’absurde, c’est la transformation du bien et du mal en réseau sans fin de relations, de causes et de déterminismes. Dans un carton d’introduction de ce film et du précédent, Gomes évoque le gouvernement portugais, l’accusant d’être dépourvu de tout sens de la « justice sociale » – deux termes que le conte semble mettre en opposition. La question du mal et de sa dilution dans les rapports de force traverse également le premier conte, à travers le personnage de Simão. La narratrice précise que le vieux meurtrier n’a pas de fascination pour le mal ; c’est simplement son égoïsme naturel qui est exacerbé. De fait, on le voit mener une vie régie par des besoins élémentaires : marcher, manger, se baigner, voir des filles. Une fois de plus, Gomes charge le récit oral de donner à cette vie une aura légendaire, héroïque même selon les villageois admirant la défiance de l’homme seul face aux forces légitimes.

par Timothée Gérardin
jeudi 27 août 2015

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