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INTERVENTION #41

En angle mort

Retour sur The Leftovers, saison 1

Alors qu’une inondation fait rage, un homme trouve refuge sur le toit de sa maison. Des secours arrivent par bateau, l’enjoignent de monter sur l’embarcation, mais il refuse leur aide en déclarant que « The Lord will save me ». Un second bateau puis un hélicoptère passent par la suite à proximité de l’homme entouré par les flots et se voient adressés la même formule, « The Lord will save me ». Le désespoir gagne progressivement celui qui par trois fois a refusé l’aide de ses semblables. Juste avant de mourir, il invective les cieux et demande à Dieu : « Lord, why have you forsaken me ? ». Le tonnerre retentit alors et Dieu en colère lui répond : « I sent two boats and a helicopter… What more do you want ? »

L’épisode 3 de la première saison de The Leftovers s’intitule « Two Boats and a Helicopter  », du nom de cette blague chrétienne très connue aux États-Unis. L’épisode entier peut être considéré comme une variation grinçante autour de l’histoire drôle. L’un des personnages, le très pieux Révérend Matthew, voulant à tout prix ne pas se comporter comme la figure centrale de la blague, interprète les images qui se présentent à lui, un rayon de lumière sur un tableau, un pigeon sur une table de jeu, et un feu passant au rouge, comme autant de signes divins lui ordonnant de jouer à la roulette en misant systématiquement sur le rouge. Son intuition religieuse se révèle payante puisqu’il parvient à gagner l’argent nécessaire à racheter son église mais un acte de charité chrétienne de sa part provoquera un rebondissement et un twist temporel qui l’empêcheront ironiquement de valider le paiement.

La blague fait écho en parallèle au point de départ de la série, dans laquelle l’ensemble des personnages sont confrontés à un phénomène mystérieux baptisé « The Departure » : la disparition de 2 % de la population – dont l’origine reste à déterminer. Dès le premier épisode la diversité des réactions que suscite l’évènement est présentée au spectateur. Certains y voient le signe d’une intervention divine et décident de rallier des sectes nouvelles, comme celle des Guilty Remnants qui s’habillent en blanc et passent leur journée à fumer, recréant visuellement le souvenir du Departure à chaque bouffée exhalée et presque aussitôt disparue ; d’autres, comme le Révérend Matthew, tentent d’intégrer le phénomène à une lecture chrétienne du monde. La série montre surtout l’incapacité à la fois collective et individuelle à prendre acte de la singularité de cet événement totalement incompréhensible, auquel les personnages répondent en utilisant des procédés traditionnels devenus inadéquats et obsolètes. Tandis que la communauté scientifique se réunit dans des colloques retransmis à la télévision et met en place un questionnaire vidéo à l’échelle nationale pour tenter d’identifier des points communs entre les disparus, écrans de fumée qui ne parviennent pas à masquer l’échec de toute approche rationnelle du phénomène, la petite ville de Mapleton, New York, dans laquelle se déroule la saison 1, organise comme d’autres villes à travers les USA un défilé aux reflets de commémoration du 9/11 pour célébrer les departed, qui se voient qualifier de « héros » à défaut de mieux. L’utilisation en off du « Retrograde » de James Blake sur les images au ralenti du défilé suffit à discréditer cette tentative de traiter la Grande Disparition sur le même plan que d’autres épisodes traumatiques de l’histoire américaine et mondiale – ce que confirme l’affrontement sanglant sur lequel s’achève la commémoration, mettant fin à la possibilité de dépassement pacifique de l’événement, et avec elle à la structure sociale de la ville. De nombreux drapeaux américains apparaissent dans le premier épisode, à travers les rues de Mapleton mais aussi encadrés au mur au détour d’un couloir ou sur l’uniforme de plusieurs personnages. Comme pour illustrer la disparition d’un ancien modèle de société, ces symboles réconfortants s’estompent progressivement et les personnages errent dans des séquences où les couleurs disjointes de la Star-spangled banner fonctionnent comme les indices d’une intranquillité permanente : le blanc mystérieux des habits des Guilty Remnants ne cesse de renvoyer celui qui le contemple à son incapacité à donner un sens à la Grande Disparition, le rouge sanglant des papiers peints en intérieur annonce les meurtres et épisodes violents qui rythmeront la saison, le bleu mélancolique des scènes nocturnes enveloppe les personnages d’un voile de désespoir que subliment les compositions musicales de Max Richter.

À l’image du chef de sa police Kevin Garvey, interprété par un Justin Theroux aux expressions de plus en plus burlesques, à mesure qu’il comprend de moins en moins les situations dans lesquelles il se trouve embarqué, l’ensemble de la communauté de Mapleton doit accepter au fil de la saison qu’elle évolue dans un monde devenu absurde et dans lequel par conséquent le rétablissement d’une forme d’ordre, quel qu’il soit, est condamné à l’avance. Un monde camusien – le fils de Kevin lit L’Étranger dans le premier épisode, ce qui assimile le Departure au meurtre du roman. Un monde beckettien – le Révérend Matthew fait lire à Kevin un extrait du Livre de Job, référence centrale d’En attendant Godot. Un monde qui échappe de façon tragi-comique au contrôle des hommes : les chiens sont devenus fous et doivent désormais être abattus ; les cerfs entrent dans les édifices comme s’ils étaient chez eux et saccagent des pièces entières ; les machines à bagel refusent de vous restituer le pain que vous leur aviez fourni ; les alarmes se déclenchent quand bon leur semble.

Il y a toutefois une différence de taille entre la figure centrale de la blague « Two Boats and a Helicopter » et les personnages de The Leftovers. Si le premier se voit offrir les signes visibles d’une intervention divine, qu’il ne parvient pas à reconnaître, ce n’est pas le cas des seconds puisque la Grande Disparition se déroule à l’abri des regards. Lors de la première scène de la série ou des flash-backs montrant des disparitions, celles-ci se font en effet toujours dans un hors-champ mystérieux. Le hors-champ vient signifier que celui ou celle qui ne disparaît pas et deviendra l’un des leftovers du titre, l’un de « ceux qui restent », ne regarde jamais en direction de ses proches au moment où l’événement surnaturel se déroule (ceci est vrai, du moins, dans le cas des personnages centraux). Si bien qu’à un niveau global, la Grande Disparition a eu lieu dans un angle mort visuel, qui produit un angle mort temporel : l’ensemble de la communauté humaine s’est vue ôter quelques microsecondes de son histoire, comme si une ellipse s’était produite dans le continuum temporel du fait que personne n’ait été en mesure d’enregistrer oculairement le phénomène.

Le tissu du réel de la série s’en trouve profondément marqué, en ce qu’il est frappé par diverses ruptures de la progression temporelle. Non seulement le premier épisode s’ouvre sur une ellipse – après un aperçu des réactions le jour du Departure, un écran noir interrompt le cours du temps et propulse le spectateur trois ans après l’événement – mais plusieurs personnages souffrent de pertes de conscience provoquant des sauts dans le temps de plus en plus menaçants, car ils les rendent de moins en moins maîtres de leurs actes et de leurs destins. Dans The Leftovers, l’ellipse constitue ainsi l’une des brèches qu’emprunte l’inquiétante étrangeté pour tenter de s’emparer des figures centrales. À la fin de l’épisode 3, le Révérend Matthew perd connaissance après avoir été agressé et découvre à son réveil trois jours plus tard qu’il ne pourra plus racheter son église, devenant un prêtre sans lieu de culte. Dans l’épisode 6, après une soirée arrosée qui la met KO, Nora Durst se rend compte que quelqu’un se fait passer pour elle et que ce double a saccagé un bar durant cette nuit éclipsée par une ellipse, les actes du double extériorisant une violence bien présente en Nora mais qu’elle refuse de montrer à la face du monde. L’un des derniers épisodes montre Kevin qui s’endort chez lui puis se réveille plusieurs heures plus tard au milieu d’une forêt ; l’intervention d’un autre personnage lui permet de comprendre qu’entre les deux moments raccordés par le montage, il a laissé parler de façon inconsciente la rage qui l’habite, devenant son propre double maléfique.

La Grande Disparition suppose une autre implication temporelle qu’explicite le personnage de Nora. Dans une très belle scène où elle discute avec l’auteur à succès d’un ouvrage sur le Departure, Nora déclare, avant d’insulter copieusement son interlocuteur, que l’important n’est pas ce qui est « to come », « à venir », mais ce qui va peut-être « come back », « revenir ». C’est là la grande particularité du rapport au temps des personnages de The Leftovers, qui sont obsédés par la question du retour, par le retour de ceux qui sont partis, officiellement désiré, secrètement redouté. La thématique du retour intervient de façon quasi obsessionnelle au long de la saison. Des éléments se font écho (par exemple, le smiley dessiné à la chantilly dans l’un des premiers épisodes se retrouve plus tard sur un téléphone, et la phrase du père de Kevin « The Prodigal son returns » sert de titre au dernier épisode), différents personnages se retrouvent dans des situations en tout point similaires, des séquences entières se ressemblent et sont répétées jusqu’à l’absurde (les images du jogging matinal de Kevin du premier épisode reviennent deux fois sous une forme pratiquement identique au neuvième épisode) – faisant décrire à la saison d’enivrantes boucles temporelles, signes d’un enfermement progressif de la société de Mapleton. À côté de la thématique du retour, son corollaire, le motif du retournement : ce n’est qu’en se retournant que Nora peut constater la disparition de ses proches et la série elle-même procède à un retournement en ce que l’avant-dernier épisode est entièrement un flash-back présentant la situation des personnages juste avant le Departure.

De ce point de vue, la mystérieuse entreprise qui occupe les Guilty Remnants, que le spectateur ne comprend qu’au dernier épisode, vise à provoquer le retour symbolique des disparus. Les « GR », comme les appellent les autres personnages, procèdent en plusieurs temps. D’abord, ils volent des photographies des departed, privant ainsi les leftovers de la possibilité de considérer les moments qu’ils ont vécus avec leurs proches comme définitivement passés – comme un « ça a été » selon les termes de Barthes. Ils font ensuite fabriquer des mannequins des disparus, qu’ils disposent là où se trouvaient ces derniers le jour de la Grande Disparition. Le chaos émotionnel qu’ils provoquent ainsi met Mapleton à feu et à sang. Mais par une drôle d’ironie, alors que les Guilty Remnants pensaient accroître la dimension orphique de l’événement – détruire les Orphées présents, à commencer par Nora, lorsqu’ont disparu tant d’Eurydices –, le chaos qu’ils engendrent croise d’autres péripéties et permet à un mythe biblique de faire retour, de renaître et d’empêcher la destruction totale : Nora découvre un enfant, résurgence de la figure de Moïse, sur le pas de la porte de Kevin. L’évènement annule la lettre de rupture qu’elle a adressée off au policier et signe la naissance d’une étonnante sainte famille en partance pour la Terre promise où elle va s’installer, à en croire la bande annonce de la saison 2.

Le Departure est presque un prétexte pour offrir une image plus juste de la société humaine. Il sert avant tout principalement de catalyseur, faisant apparaître au grand jour la solitude et la mélancolie enfouies des personnages, solitude et mélancolie dont le tissu sonore de l’épisode 9 révèle la présence sourde bien avant le phénomène surnaturel. Comme beaucoup d’autres séries, The Leftovers offre le portrait d’une civilisation occidentale consumée par le doute et la perte de sens, de façon encore plus radicale qu’à n’importe quel moment de son histoire – une civilisation trop vieille, « en ruines » comme l’écrit l’un des personnages, dans laquelle les mots et les affects sont tellement usés qu’ils ne peuvent a priori plus rien signifier. Mais la force et la singularité du ton de la série viennent surtout de son aptitude à conjurer sans cesse ce nihilisme contemporain. Avec l’histoire qui se noue autour des deux figures centrales, Kevin et Nora, celui qui doit tout désapprendre et celle qui doit tout réapprendre, deux figures qui font table rase du passé, débarrassent mots et affects de leur gaine de faux sens et redécouvrent presque naïvement les sentiments les plus élémentaires, la saison 1 réactive la capacité des moments d’intimité (une blague partagée, une discussion sincère, une étreinte…), par leur fragilité même, à repousser l’Apocalypse du non sens généralisé, ne serait-ce que pour quelques secondes.

Le premier épisode s’ouvrait sur les pleurs d’une femme dont l’enfant venait de disparaître ; le dernier sur les sourires, discrets mais bien présents, des personnages principaux. Qui aurait cru que les êtres brisés que nous sommes pouvaient se reconstruire ?

par Guillaume Bourgois
lundi 7 septembre 2015

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