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Le mimétisme et la mer

La mer est dans Inherent Vice le lieu figuré de toutes les disparitions. Michael Z. Wolfmann, en fait retenu dans un asile psychiatrique, se trouverait, paraît-il, à bord d’un mystérieux bateau. Shasta, qui dira plus tard être partie vers le nord, se serait elle aussi embarqué à bord. Alors que se font entendre les premiers accords de Harvest de Neil Young, Doc se retourne vers l’océan, et à la vue du Golden Fang succède un gros plan sur le visage de Shasta. L’image est baignée d’un rai de lumière rouge raccordant avec la voile du bateau observé aux jumelles. Le film entretient tout du long une confusion entre la possibilité de se perdre, même métaphoriquement, et celle de prendre la mer. Bigfoot dit Shasta “out at sea” ; l’expression signifie une désorientation aussi bien qu’un départ. Le voilier se confond parfois avec la femme insaisissable : Sauncho avoue avoir pour lui des sentiments tandis qu’Adrian Prussia en garde un portrait dans son bureau… Responsable des enlèvements comme des fuites, le Golden Fang est le nom d’une organisation de la déroute dont l’embarcation qui mouille au large de la baie n’est qu’une allégorie.

Dans The Master (2012), un flash-back révélait comment Freddie Quell (Joaquin Poenix) avait fui sa ville natale et sa fiancée en signant pour reprendre le large. Il appelait sa tenue de marin « navy blues », le nom du costume devenant par l’ajout du « s » celui d’une inclination. A la fin du film, c’est Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) qui le retrouve après une seconde disparition, et l’accueille par des mots qui font de son état une nature : « Free winds and no tyranny for you ? Freddie… sailor of the seas. You pay no rent. Free to go where you please. » Le goût de la mer explique celui de la disparition. Dans la séquence précédente, Freddie recevait dans un cinéma un appel de Lancaster l’intimant de traverser l’océan pour rejoindre la secte, désormais installée en Angleterre. Il a rêvé, bien sûr, même si la conversation qu’il aura réellement avec son ami prendra la suite de celle qu’il a imaginée. L’autre voix qui se faisait entendre dans la scène, venue de l’écran resté hors-champ, était aussi celle d’un fantôme amical : c’est à la projection de l’une des premières aventures de Casper que Freddie assistait, intitulée The Deep Boo Sea (1952)…

La mer appelle le visage de l’absent, recrée avec lui un face-à-face imaginaire. Les champs/contrechamps qui se sont multipliés dans les trois derniers films de Paul Thomas Anderson y trouvent par défaut un relais. C’est que le tête-à-tête, les yeux dans les yeux, est aussi un dialogue avec les absents. Les deux dernières séquences de There Will Be Blood (2007), véritable bouquet final, voyaient Daniel Plainview en prise avec tous ceux qu’il avait défiés ou regardés mourir comme avec ses interlocuteurs du moment, le faux fils suppléant au faux frère et au vrai père, le beau-fils au jumeau disparu. Le premier face-à-face entre Lancaster et Freddie, dans The Master, faisait surgir le souvenir d’un amour perdu en même temps que d’une époque déjà révolue, ouvrait le dialogue à d’autres personnages et le récit sur d’autres temporalités.

Bientôt, ce ne sont plus seulement les traits d’un autre que l’on reconnait chez celui que l’on regarde fixement, mais les nôtres - à moins que ce ne soit l’inverse, et que nous ne soyons en train de l’imiter. There Will Be Blood, The Master et Inherent Vice sont des histoires de ressemblances douteuses, aussi appuyées qu’imparfaites. Alcool ou drogue ne sont pour leurs héros qu’un moyen de justifier d’un étrange don de double vue. Les hypnotiser est facile, la moindre personne rencontrée devenant pour eux un double, celle disparue un fantôme.

Le champ/contrechamp est chez PTA un affrontement à l’issue duquel l’un finit par singer l’autre en même temps que se taire. Atteint d’une tendance maladive à l’identification, Doc Sportello laisse n’importe qui prendre l’ascendant sur lui du moment qu’il peut renvoyer en face une grimace. Avant même qu’il ne soit sur la piste d’une société secrète de dentistes dont le siège s’apparente à un croc géant, le jeu de dents d’une cliente le gagne malgré lui, provoque un phénomène de vampirisation comique. Sur le visage ahuri de Joaquin Phoenix se dessine dans tout le film la caricature de ceux à qui il donne la réplique d’une manière souvent minimale. The Master faisait se rencontrer deux personnages sujets à la même affection : des face-à-face naissaient des valses, et de l’empathie immaîtrisable une histoire d’amitié impossible. Se taisant devant le dernier discours de celui qui avait fondé une école, Freddie ne sortait de son silence que pour en reprendre les injonctions. A la fin de There Will Be Blood, le magnat du pétrole mettait au défi son fils, devenu sourd, de lui parler sans le recours du langage des signes, de faire entendre le son de sa voix « They just want to hear what they already think by an other voice » confie dans Inherent Vice l’indic joué par Owen Wilson. En apparence anodin, l’aveu livre peut-être la règle des face-à-face chez Paul Thomas Anderson, les apparitions de Sortilege venant seulement permettre au héros de dialoguer avec lui-même. La phrase trouve au moins un écho extraordinaire dans l’avant-dernière scène du film, lorsque Bigfoot, défonçant la porte de chez Doc, s’asseyant devant lui, prononce en même temps que le détective privé les mots qui sortent de sa bouche, parachevant ainsi un mimétisme équivoque.

Pris à son tour par le spectateur, le pli de la reconnaissance trouve aussi à s’exercer avec d’autres films en tête. A l’intérieur de la filmographie de PTA, une scène en évoque facilement une autre, le flash-back central de Inherent Vice, avec son travelling latéral, rappelant en particulier celui auquel aboutissait, suivant un même mouvement de caméra, la première séance de face-à-face de The Master. Lors de son dernier entretien avec Freddie, Lancaster affirmait qu’ils avaient été amis dans une vie précédente, et imaginait qu’une prochaine réincarnation ne pourrait qu’en faire des ennemis jurés. Il n’est pas impossible de voir en Doc et Bigfoot les avatars des deux personnages du précédent film, rejouant la même comédie de la reconnaissance. L’impression de déjà-vu peut aussi trouver sa source dans la mémoire cinéphile, la fin de There Will Be Blood répétant dans un intérieur sans fenêtres la dernière scène des Rapaces (Greed, 1924), qui se déroulait dans le désert de la Vallée de la mort, en Californie… Le mimétisme n’est pas référence, ne met le spectateur sur aucune piste mais réveille insensiblement une volonté d’identification.

Paul Thomas Anderson filme les paysages comme des visages, y laissant affleurer le changement qu’y imprime le vent, comme une expression involontaire, quand de lents travellings n’y guettent pas un signe de bienvenue ou d’hostilité. Au début de Chinatown (1974), autre film noir tardif, des cartes de Los Angeles servaient à souligner l’étrangeté de cette ville construite entre l’océan et le désert. Le plan de la ville qui occupe quelques instants l’écran dans Inherent Vice n’est pas si explicite, mais le film aura tôt fait de mener de l’un à l’autre. There Will Be Blood et The Master, déjà, oscillaient entre ces deux espaces propices à n’importe quelle figuration, laissant voir ce que l’on veut voir, entendre ce que l’on veut entendre. Dans l’immeuble du Golden Fang, le raisonnement embrumé de Doc emprunte la voix de Jena Malone tandis qu’elle réapparaît à l’image, dans une surimpression qui comme une vague, découvre puis recouvre l’association de pensée. Le nombre de plans sur le rivage a augmenté avec celui des surimpressions. Leur forme, ici, est moins celle d’un éclaircissement ou, comme le voudrait l’anglais, d’une dissolution, que celle du ressac. La mémoire ou la réflexion mobilisées sont celles du spectateur, et ne progressent jamais par strates. Par le retour périodique des images de la mer, le plus souvent sans nécessité dramatique, Inherent Vice propose un modèle autrement plus libre de circulation de la pensée. Dans The Master, le plan sur le sillage d’un bateau qui s’invitait dans le récit de manière régulière, et redistribuait époques et personnages, ressemblait étrangement au test de Rorschach que subissait le héros. Les mouvements à la surface de l’eau dessinent toujours un motif reconnaissable, réveillant cette étrange tendance à voir un visage dans les vagues, et inversement.

par Martial Pisani
lundi 5 octobre 2015

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