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Sans fantasmer un long-métrage qui n’a jamais été au programme, on peut tout de même imaginer ce qu’aurait pu être N.W.A. : un cousin du dernier album de Dr. Dre, ancien compositeur du groupe. Sorti récemment, intitulé Compton, du nom du quartier dont NWA était originaire, l’album possède un sous-titre évocateur : A Soundtrack by Dr. Dre. Dre a, semble-t-il, réalisé cet album sous l’influence du tournage du film, dont il est le co-producteur avec Ice Cube, ancien parolier et chanteur principal de Niggaz Wit Attitudes. N.W.A. peine à représenter la vie des membres du groupe et échoue en même temps à transmettre quoi que ce soit de leur œuvre musicale.

Dr. Dre apparaît pour la première fois à l’image dans un plan zénithal où son visage, auréolé d’un casque audio, comme dans une pub pour sa marque de casques, est encerclé de différents vinyles ayant influencé ses productions. Mais cette première image, certes iconique, n’empêche pas le film d’emprunter une direction opposée à celle que suggérait cette apparition.

Un geste a notablement disparu de la production actuelle de Dr. Dre, si on la compare à ses débuts au sein de NWA : le sample. On trouve en effet autant de samples dans l’intégralité du dernier album de Dr. Dre, que dans une seule chanson du premier album de NWA, Straight Outta Compton - (13 samples dénombrés pour le titre "Gangsta Gangsta")... Le hip hop américain a beaucoup changé depuis les débuts de NWA et la quasi totalité des producteurs ont aujourd’hui relégué la pratique du sample au second plan. Le problème réside dans le fait que le film présente NWA et le travail de Dre à cette époque comme s’il s’agissait d’un groupe de hip hop contemporain, ce qui lui fait totalement manquer sa singularité musicale.

Dr Dre n’est jamais montré en train de travailler aux pistes qu’il est censé produire. La plupart des séquences commencent toujours au moment où le travail vient d’être terminé. Si ce dernier est mentionné, ce n’est que dans une scène où Dre enregistre un titre avec 2pac. Le travail en question est alors davantage celui du MC, répétant et se calant sur la piste, que celui du producteur de la partie instrumentale. Dr Dre fait ici figure de génie, voire de démiurge ayant toujours sous le coude les sons nécessaires au bon déroulement du film. Dans cette même séquence, un personnage fait remarquer à Dre qu’il n’est "que" le producteur. La réplique fait valoir la différence de traitement entre les producteurs et les MC dans le milieu du rap. Elle prend, a contrario, une toute autre signification dans le contexte du film : la place de producteur, que Dre occupe en 2015 sur N.W.A., est beaucoup moins dévalorisée au cinéma…

Dans l’un des rares moments où le film tente de décrire la musique de NWA, à l’occasion d’un dialogue entre Eazy-E et leur futur producteur, ce qui est imaginé évoque au moins autant, voire plus, la musique que produit Dr. Dre aujourd’hui que celle du groupe d’alors. Il est également amusant de relever les premières lignes (chantées par The Game, et non Dre, mais coupées dans N.W.A.) d’une des deux seules chansons issues de Compton présentes dans le film : "6 pounds of chronics on my grandma coffe table / That’s how you remember it ? / That’s how I remember it". Bien que fugaces et stéréotypées, de nombreuses séquences montrent comment Ice Cube, seul ou avec le reste du groupe, est témoin d’une scène qui inspire son écriture. A l’opposé, le génie de Dre est présenté comme totalement libéré du contexte dans lequel il s’inscrit.

Le film peine également à montrer comment les albums de NWA ont pu constituer des symptômes de l’accumulation des problèmes ayant mené aux émeutes de Los Angeles en 1992. On comprend que les membres restants du groupe n’aient pas souhaité être présentés comme des visionnaires qui auraient annoncé ces événements. Le film insiste pourtant, au détour d’une séquence isolée, sur l’effet de la violence sociale et policière dont le groupe a également été victime à ses débuts. Néanmoins, plus loin, une scène montre Ice Cube, plein aux as et entre deux sauts dans sa piscine privée, effectuant un rapide safari en ville pendant les émeutes, ému aux larmes comme s’il regardait un mauvais montage de souvenirs d’enfance lors d’un talk-show quelconque.

Rien ne montre ce que NWA a pu faire transpirer du sentiment de révolte ayant mené à ces émeutes. N.W.A évacue la question de la production et de la diffusion d’un film sur de tels événements, qui pourraient résonner dans le contexte actuel d’énièmes bavures policières dont les noirs américains sont encore aujourd’hui régulièrement victimes. Un film à l’écoute des Etats-Unis et de leur musique aurait pu constituer un examen ou une critique, par le montage ; une tentative de lier ensemble des gestes très différents : caillasser les flics, sampler des extraits d’horizons divers, se souvenir de l’époque où l’on appartenait au sous-prolétariat afro-américain.

Mettre en scène les artistes au travail n’aurait pas seulement moins flatté les egos des membres du groupes encore en vie, mais aurait peut-être permis de mieux saisir la portée historique que l’on pourrait accorder à leurs productions. L’idée d’une équivalence filmique au sample musical se résume à la séquence du générique de fin, où sont juxtaposés des morceaux d’interviews d’époque, mais elle reste un simple gadget intervenant trop tard pour donner une perspective historique.

Eazy-E est le seul personnage à être introduit à l’écran par son activité professionnelle, le trafic de drogue, avant la constitution du groupe. Une fois NWA monté, il est mis en scène dans sa gestion quotidienne du groupe, sans rapport direct avec la création musicale, mais plutôt avec l’imaginaire du hip-hop américain, qui glorifie le business plus que la production elle-même. Lorsque Ice Cube et Eazy-E se réconcilient enfin, c’est l’auteur et non le gestionnaire qui déclare : "Jamais nous n’aurions dû diviser nos fans". Suivant l’exemple de son ami, il s’inscrit à son tour dans une logique commerciale. Curieux biopic qui profite d’un moment dramatique pour formuler une leçon de marketing au lieu de rappeler les valeurs de fidélité ayant présidé à la fondation du groupe. N.W.A. n’est pas Jersey Boys. Les biopics comme N.W.A. ne mettent pas plus en avant l’amitié que l’industrie ou l’histoire qui a permis l’émergence du groupe et de sa musique. Il s’agit de ne jamais faire passer le produit à vendre au second plan : ce sont avant tout des business models, des formes entrepreuneuriales plutôt qu’esthétiques. N.W.A. ne pouvait qu’esquisser des films potentiels : un sur la violence policière, un sur le SIDA, un sur des questions juridiques et un dernier sur la trahison sociale. Demeurent oubliés un film sur la création musicale, et un autre, réalisé par Clint Eastwood l’an passé, sur une amitié qui, comme le sample, se noue, dénoue et renoue selon des heurts non automatiques.

par Cyril Jousmet
mardi 17 novembre 2015

N.W.A. - Straight Outta Compton F. Gary Gray

Avec : O’Shea Jackson Jr. (Ice Cube) ; Corey Hawkins (Dr. Dre) ; Jason Mitchell (Eazy-E) ; Neil Brown Jr. (DJ Yella)

Scénario : Andrea Berloff, Jonathan Herman, S. Leigh Savidge, Sheldon Turner et Alan Wenkus

Durée : 2h27

Sortie : 16 septembre 2015

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