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The Lobster  de Yorgos Lanthimos

Merkel à la City

5.5

Imaginons deux jeunes personnes, bien sous tous rapports, se tenant la main tout en se congratulant sur leurs points communs. S’ensuivrait alors une idylle parfaite, insouciante, un amour naissant qui les verrait s’installer ensemble, fonder un foyer, peut-être même une famille. Cette union banale des jeunes couples heureux n’est pas celle qu’impose l’Hôtel, institution dans laquelle échoue David (Colin Farrell) et où les pensionnaires subissent une sévère rééducation amoureuse. Ils ont quarante-cinq jours pour trouver un partenaire à leur image, avec lequel tout serait forcé de coller. Au delà de ce délai, s’ils n’ont pas trouvé leur bonheur, ils sont envoyés dans une pièce tenue secrète dans laquelle ils sont transformés en animal de leur choix. Lorsqu’il répond au questionnaire à son arrivée, David choisit sans hésitation le homard, capable de vivre cent ans, noyé dans la masse d’un océan ou d’une mer quelconque.

Colin Farrell est grimé en homme passe-partout, au corps bedonnant et épais, aux gestes lourds et hésitants. Divorcé depuis peu, il est accompagné d’un chien, son frère dit-il, qui a également séjourné à l’Hôtel. David n’est pas là par choix. N’étant plus en couple, il a été exclu de la Ville, appelée « The City », évoquant à la fois la bourse de Londres et l’imaginaire de la ville hyper moderne. Les célibataires sont des animaux en devenir, délaissés par une société totalitaire qui oblige chacun de ses citoyens au bonheur tel qu’elle l’a dicté.

La vie à l’Hôtel ressemble à un congrès de speed dating où les pensionnaires déclinent devant tout le monde leurs principales qualités. Ces approches maladroites et calculées entre les personnages sont une transposition surréaliste des sites de rencontre virtuelles où les échanges paraissent forcés, chargés par la peur de finir seul. L’Hôtel définit un périmètre où ces absurdités sociétales sont poussées à l’extrême.

Après une tentative ratée de trouver une partenaire et d’échapper à son devenir animal, David rejoint un groupe appelé les Solitaires, ex-pensionnaires de l’Hôtel, en fuite et retranchés dans la forêt environnante. Ce groupe de résistants, dirigé de manière autoritaire par une jeune femme sans nom (Léa Seydoux), accepte une existence précaire où il s’agit surtout de survivre en évitant les pensionnaires de l’Hôtel venus les traquer. Aux axes géométriques des murs de l’Hôtel succède alors la verticalité des arbres : cette deuxième partie du film capture avec beaucoup d’aisance les mouvements des Solitaires dans la nature, qui est ici ni idéalisée ni menaçante.

Le groupe des Solitaires a échappé au destin de sa transformation en animal pour un autre, similaire : ils deviennent du gibier traqué, lors de parties de chasse organisées par la direction de l’Hôtel, où chaque prise se transforme en journée gagnée par les pensionnaires. L’Hôtel comme le maquis impose un modèle individualiste où chacun ruse pour sauver sa peau. La règle qui régit le groupe des résistants est l’inverse de celle imposée par l’institution qu’ils ont fui, puisque le groupe leur interdit de tomber amoureux. Une tyrannie en chasse toujours une autre : alors que la Ville traque ses célibataires et que l’Hôtel force le chemin vers le bonheur, la résistance n’a d’horizon que la survie en milieu hostile, et le choix de creuser sa propre tombe.
The Lobster prend la forme d’une satire sur le monde moderne, celui de l’après crise, et le futur autoritaire des sociétés libres. On peut voir dans la directrice de l’Hôtel un portrait de Merkel et de l’Eurogroupe ayant imposé à la Grèce une autre forme de “cure” et de rééducation austéritaire. Il est interdit de se masturber dans l’Hôtel qui traque la moindre volonté de liberté individuelle. Parmi le groupe des “survivors”, les plaisirs n’ont pas davantage leur place, et lorsqu’ils fêtent une action réussie, ils dansent tristement seuls sur de la musique électronique, écouteurs aux oreilles, ne se regardant pas, ne se touchant pas. Le film scinde en deux mondes l’endroit et l’envers d’une même réalité : la nécessité de se mettre en couple afin de « rentrer dans le rang » et l’individualisme extrême.

Entre lien social forcé et isolement austère, il y a l’accident, seule issue possible pour l’amour, le véritable, celui que l’on se doit de réinventer constamment, surtout sous l’oppression. David, isolé et malheureux parmi les Solitaires, tombe éperdument amoureux d’une femme (Rachel Weisz). La première partie de The Lobster s’efforçait de montrer qu’une union contrainte était absurde. La seconde, qui voudrait montrer la lutte pour libérer une émotion jusque-là restée en suspens, est une autre forme d’échec. David et cette femme, qui n’est jamais nommée (interprétée par Rachel Weisz), s’inventent un langage corporel pour communiquer sans être démasqués par les autres.

Aux mots vides qu’échangeaient les personnages de l’Hôtel succèdent des gestes nouveaux, dont la signification n’est compréhensible que par les amants : une jambe levée suivie d’un mouvement de bras ou une main tendue puis frappée contre la poitrine, constituent alors le vocabulaire d’une communication surréaliste. Cette résistance de l’amour, sentiment qui parvient à émerger dans les milieux les plus hostiles, constitue l’aspect le plus intéressant du film, et permet un échappatoire au cynisme dont il avait jusqu’alors rendu compte. Au cœur de la satire, les amants se découvrent des sentiments nobles et courageux. Acculé, ne pouvant se fondre dans aucune des deux sociétés qui l’entourent, David lance ses dernières forces dans le combat pour conserver une part d’humanité.

par Thomas Fioretti, Garance Meillon
jeudi 17 décembre 2015

The Lobster Yorgos Lanthimos

Avec : Rachel Weisz (la femme myope) ; Colin Farrell (David) ; Léa Seydoux (la dirigeante des Solitaires) ; Ben Whishaw (le boiteux) ; John C. Reilly (l’homme qui zézaie)

Scénario : Yorgos Lanthimos

Durée : 1h58

Sortie : 28 octobre 2015

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