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31e Entrevues Belfort - Festival International du Film (26 novembre - 4 décembre 2015)

Belfort #2

Entretien avec Ana Maria Gomes, réalisatrice de Antonio, Lindo Antonio

“Les mots ne suffisent pas”

Independencia - La manière dont tu abordes le portrait dans ton film est intéressante : en partant sur une sorte de double fiction possible, tu suis les traces de ton oncle Antonio au Brésil, et finalement tu pars sur la piste d’homonymes qui ne sont pas lui. Pourquoi avoir néanmoins choisi le documentaire ?

Ana Maria Gomes - Effectivement, le film entre dans le genre documentaire parce qu’il s’agit d’une histoire vraie et que ce qui est filmé n’est pas prémédité. Cependant, ce qui m’intéresse dans le réel que je filme est la part de fantasme et d’imaginaire qu’il abrite ou qu’il peut générer. Cette attention particulière brouille forcément les pistes du genre documentaire classique. Dans mon film, les proches d’Antonio qui ne l’ont pas vu depuis un demi-siècle, spéculent sur sa vie et sur ce qui motive son exil. L’absent déploie les imaginaires et génère de la fiction. Antonio se transforme peu à peu en archétype, le mouton noir de la famille, le fils rebelle, celui qui s’est émancipé d’un mode de vie traditionnel pour vivre à Rio. Ainsi, même si Antonio, Lindo Antonio est fondamentalement un documentaire, l’histoire qu’il raconte et sa structure narrative peuvent renvoyer en partie à de la fiction.

INDE - Oui, même si tu travailles d’abord un portrait de l’absence, Antonio, Lindo Antonio est aussi un très beau portrait de famille, celle que tu filmes au Portugal, dans ces paysages très dépouillés. Dans ces premiers moments du documentaire, tu es vraiment dans un processus de recherche autour d’Antonio ou tu le connaissais ?

AMG - Quand j’ai commencé le film, il y avait un tabou autour d’Antonio. Je savais qu’il existait, mais ceux qui l’avaient connu n’aimaient pas parler de lui. Les langues se sont progressivement déliées au cours du film. Il faut dire que l’émancipation d’Antonio était source d’incompréhension et de jugement. Je crois que la liberté et l’insouciance qu’il renvoyait étaient vécues comme des provocations pour ses frères dont le parcours exemplaire est régi par le sens du devoir. Cette réticence à parler de lui n’était pas seulement causée par la peine et la rancœur que son absence suscitait. Il y avait sans doute aussi une question de réputation familiale à préserver. Tout le monde voyait son image ternie par son comportement. En fait, l’enquête menée dans le film - une enquête bien réelle donc - permet non seulement de voir se dessiner la silhouette d’Antonio, mais aussi de dresser le portrait d’une société traditionnelle très ancienne, dont le modèle est voué à disparaître à cause de ceux qui rêvent d’autre chose, comme Antonio.

INDE - Le film a bien été reçu, en tant que projet ?

AMG - Au début, pas vraiment. On m’avait même dit  : «  Ça n’a pas de sens de parler du passé. Ce qui est arrivé il y a 50 ans n’existe plus.  » Alors, pour respecter la réticence de mes oncles, je filmais surtout ma grand-mère et des scènes de vie dans la maison. Puis, je suis partie au Brésil pour retrouver Antonio. Je crois que c’est à partir de là que mon film s’est concrétisé pour la famille. Et à mon retour, ils ont accepté que je les filme individuellement. Je leur ai promis de leur raconter mon voyage à la fin du tournage - je ne voulais pas que mon récit interfère dans leurs discours.

INDE - Il y a vraiment quelque chose de l’ordre du portrait. Il n’y a pas vraiment de scènes de confrontation. On dirait que tu t’intéresses plus à la résistance de ton interlocuteur, qui s’ouvre peu, qu’à la parole elle-même.

AMG - Non, car si je suis sensible à la pudeur de mes interlocuteurs, c’est aussi parce que leur parole est rare et précieuse, elle est chargée de sens et de sentiments. Et quand les mots ne viennent pas, c’est le corps tout entier qui parle. D’ailleurs, tout le tempo du film est donné par les répliques des uns et des autres.

INDE - La séquence au Brésil est presque ludique, assez audacieuse, quand tu demandes à des personnes au hasard sur la plage des renseignements sur cet inconnu, et finalement tu pars sur la piste d’autres Antonio, dont l’un est scénariste de telenovelas, puis tu esquisses le portrait d’une personne qui n’est pas celle que tu cherches.

AMG - Comment fabrique-t-on un personnage ? Comment se fait-on une idée de quelqu’un ? Je ne connaissais pas du tout Antonio, donc je me le suis imaginé - tout comme le spectateur qui découvre le film. J’ai donc participé à la fabrication de ce personnage quand j’étais au Brésil, car Antonio restait fictif tant que je ne l’avais pas rencontré. En ce qui concerne la séquence à la plage, elle existe parce que j’ai voulu prendre au mot ma grand-mère qui prédisait mon échec en me disant que je ne pouvais pas aller dans la rue et interroger les gens comme ça pour retrouver Antonio.

INDE - Tu assumes totalement ce décalage.

AMG - Évidemment. Pour moi, c’est un jeu avec le réel.

INDE - Comment se termine ta recherche ? On voit Antonio arriver brutalement dans le plan, après la séquence du cartomancien. Ensuite on le voit avec ta grand-mère au Portugal, on a l’impression qu’il va lui parler, mais tu coupes et c’est terminé. Tu raccordes directement l’objet fictif de la recherche avec son aboutissement, mais en même temps tu ne dis rien de son processus. Pourquoi ce choix d’occulter ce qui est un travail fréquent du documentaire, et qu’on a beaucoup vu lors de cette édition à Belfort, la volonté d’aller susciter la parole, faire ressurgir des souvenirs, des questions politiques ? Ici tu vas chercher une parole, mais tu pars sur une fiction qui t’amuse, et une fois que tu retrouves le personnage qui fait l’objet de ta quête, au lieu de chercher à en circonscrire un portrait, tu ne livres que quelques plans avec lui, c’est très court.

AMG – La rencontre avec Antonio était encore plus courte initialement, car le film se terminait au Brésil. L’idée n’était pas de dire qui est Antonio, mais d’aller au bout d’un fantasme, jusqu’à lui donner un corps. S’arrêter juste avant qu’on en sache trop pour ne pas défaire l’imaginaire du spectateur. Mais en septembre dernier, alors que j’étais prête à lancer le DCP, mon père m’annonce qu’Antonio est au Portugal. C’était miraculeux  ! J’ai repensé aux prédictions du cartomancien qui prévoyait son retour. Le fantasme se réalisait  ! J’aimais bien que ce charlatan qui regarde sa montre parce qu’il est payé au temps ait vu juste. Antonio était revenu voir sa mère au bout de 50 ans. Il fallait le filmer.

INDE - Et quand ton père t’annonce cette nouvelle, comment est-ce que tu filmes ce que tu n’avais pas prévu d’intégrer ?

AMG - J’ai filé au Portugal trois jours avant qu’Antonio ne retourne au Brésil. Je voulais être présente pour son départ. Je savais que ce ne serait pas simple de filmer et j’étais sans équipe. Je n’étais pas sûre que ce que j’allais tourner s’intègrerait facilement au film, mais j’étais convaincue que c’était la clef de sortie de l’histoire. Le retour d’Antonio était extraordinaire.

INDE - On a l’impression que ce sont les retrouvailles, au contraire, et que la parole a du mal à sortir, à cause du temps.

AMG - Il y a des moments où les mots ne suffisent pas, alors on préfère se taire et éprouver l’instant qu’on est en train de vivre. C’est ce qui se passe dans ce plan. C’est aussi ce qui le rend si mélancolique - indépendamment du fait que ce soit le retour ou le départ d’Antonio.

INDE - ll y a quelque chose de risqué dans le projet de départ, tu pouvais très bien ne jamais le retrouver.

AMG - J’étais prête à faire le film sans lui. Si je n’avais pas retrouvé Antonio, l’histoire aurait été différente - c’est tout. Cette inconnue faisait partie de l’aventure.

INDE - Le film plaît parce qu’il n’est pas trop appuyé, il n’y a pas cette foi un peu solennelle dans la forme documentaire. Il y a quelque chose de très honnête.

AMG – Il y a beaucoup de jeu dans le film, c’est peut-être ce qui donne cette impression.

par Hugo Paradis
jeudi 28 janvier 2016