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INTERVENTION #44

Manoel en Amérique

Sur Christophe Colomb - L’Enigme de Manoel de Oliveira

Ce texte accompagne la projection du film le mardi 2 février (21h) aux 3 Luxembourg, à Paris.

Fernando Pessoa écrivait dans son recueil Message que « Dieu plaça dans la mer, le péril et l’abîme, Mais c’est d’elle qu’Il fit le seul miroir du ciel ». Ponctué de plans sublimes où le bleu sombre de l’océan contraste et fraternise avec l’azur des cieux, et dans lesquels l’horizon dresse une ligne blanche apportant à l’image la force visuelle d’une toile de Rothko, Christophe Colomb – L’Énigme est entièrement construit sur des effets de miroir. À travers le récit du trajet géographique et intellectuel d’un chercheur luso-américain, ayant passé toute sa vie entre le Portugal et les USA afin de prouver que Christophe Colomb était d’origine portugaise – exactement comme le personnage joué par John Malkovich enquêtait dans Le Couvent olivieiren sur une possible origine espagnole de Shakespeare - , le film met sans cesse en face-à-face les éléments opposés, interrogeant pour mieux la briser la frontière censée les séparer : frontière disciplinaire entre médecine et recherche universitaire ; frontière épistémologique entre preuve du document et affabulation de la parole ; frontière figurative entre réalisme et surnaturel ; frontière géographique et historique, grâce d’une part à un jeu de circulation des couleurs et motifs du drapeau lusitanien et d’autre part à des effets d’échos visuels entre les deux côtés de l’Atlantique, entre le Portugal, l’une des plus anciennes nations du globe, que l’on a quittée au long du XXème siècle, parce qu’elle ne pouvait – ou ne savait plus – s’occuper des siens, et les États-Unis, l’une des plus récentes, qui s’étaient fixé d’accueillir tous les poor et les tired du monde selon les mots d’Emma Lazarus ; et enfin frontière identitaire, existentielle, car le personnage principal étant joué jeune par le petit-fils d’Oliveira et plus âgé par Manoel de Oliveira lui-même (accompagné à l’écran de sa femme, le temps de séquences où s’échangent de bouleversants et pudiques mots d’amour), il faut entendre le film comme un autoportrait malicieux du cinéaste en chercheur historique.

Christophe Colomb est en un sens un film assez retors en ce qu’alors que les premières images dénoncent une tendance de l’analyse à opérer une lecture univoque et donc forcément parcellaire de documents, la figure centrale procède elle-même en permanence à ce type d’erreur puisqu’elle privilégie systématiquement l’hypothèse d’une origine portugaise lorsqu’elle se penche sur des énigmes historiques – l’identité de Colomb ou les mystérieuses inscriptions sur la Pierre de Dighton. C’est en fait dans ce jeu de contradiction avec l’attitude provincialiste à la racine des théories du personnage, et la fixité que provoque une perspective nationaliste, que le film trouve son dynamisme. Plus que dans les propos de la figure centrale, le véritable moteur de l’œuvre oliveirienne se trouve dans son trajet physique et temporel à travers les espaces portugais et américains, ainsi que dans le trait d’union de son identité luso-américaine, imprimant au film un mouvement délicat et enlevé, le faisant avancer au fil de croisements en formes de dialogues chaque fois plus rapides et féconds entre les documents et les faits, construisant progressivement un fascinant kaléidoscope cinématographique.

Portée par les magnifiques compositions de José Luís Borges Coelho et les airs entonnés par Maria Isabel Oliveira, Christophe Colomb – L’Énigme constitue par ailleurs l’une des œuvres les plus mélancoliques d’Oliveira, traversée par le sentiment d’une saudade grandissante. Comme le rappellent les personnages qui définissent la saudade comme « pressentiment du futur » et comme le donne à ressentir le sourire de cet ange mystérieux accompagnant de son regard le couple au cœur du film – ange dans lequel il faut voir une version portugaise de l’Ange de l’Histoire théorisé par Walter Benjamin –, la saudade n’est cependant pas un principe de clôture géographique et temporelle. Au contraire, elle est principe d’ouverture, de mouvement vers le monde et l’avenir, et c’est bien à sa puissance universalisante qu’Oliveira emprunte le souffle qui anime ce film énigmatique qu’est Christophe Colomb.

par Guillaume Bourgois
lundi 1er février 2016

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