JPEG - 96.7 ko
spip_tete

INTERVENTION #46

"A quoi ressemble sa vie ?"

Entretien avec Clémence Diard, réalisatrice de L’Amie d’Amélie

Nous vous rappelons que vous pouvez vous abonner à notre newsletter en nous écrivant à l’adresse suivante : independencia.revue@gmail.com

Cet entretien a été réalisé en avril 2015. La projection du film de Clémence Diard, le 1er mars 2016 aux 3 Luxembourg à 21h, dans le cadre de notre ciné-club mensuel, est l’occasion de le publier. Un court texte sur le film avait été publié ICI

Thomas Fioretti - L’origine du film est un peu particulière. Il s’agit de ton travail de fin d’études à la Fémis. Est-ce qu’il découle directement du dossier personnel que tu as présenté au concours d’entrée à l’école ?

Clémence Diard - Oui et non. Mon dossier d’enquête portait effectivement sur ma soeur aînée Amélie, qui est autiste. Cette année-là un des sujets proposés était “l’attention”. Je suis allée passer quatre jours dans son foyer, un foyer de vie pour adultes handicapés. Je voulais prêter attention à ce qu’était la vie de ma soeur : elle est dans son foyer toute la semaine, je ne la vois pas, à quoi ressemble donc sa vie ? A cette occasion j’avais rencontré ses camarades et éducateurs, et j’avais alors écrit un texte d’une quinzaine de pages relatant ces moments passés avec eux. Mais ce n’était pas la première chose que je faisais avec Amélie.

TF - Le projet remonte encore plus loin ?

CD - En tout cas, ce n’est pas l’école qui m’a engagée sur cette voie. J’avais déjà tourné un film sur ma soeur, en dehors du cursus, un an avant L’Amie d’Amélie. Mon film de fin d’études n’est que la poursuite de ce travail initié en dehors de l’école. C’est une fausse idée de croire que la Fémis nous oriente à tout prix vers l’autobiographie ou la biographie familiale. Par exemple, les documentaires tournés par les apprentis réalisateurs en deuxième année doivent obligatoirement se faire en Ile-de-France. Cette contrainte incite plutôt les étudiants à regarder le monde autour d’eux. Mais il est vrai qu’à la fin du cursus, on peut souvent constater de la part des uns et des autres un élan pour revenir filmer les lieux, les personnes qui les ont vu grandir. Qu’il s’agisse de documentaires ou de fictions d’ailleurs. Cet élan me semble naturel, et donne naissance parfois à de très bons films.

TF - Quelle section fréquentais-tu à la Fémis ?

CD - La section montage.

Aleksander Jousselin - Le dossier n’a donc aucun effet pervers sur les étudiants ? Il n’incite pas à faire des films centrés sur soi ?

CD - Non, la tendance me semble naturelle. Dans « dossier personnel d’enquête », il y a « personnel ». Les correcteurs attendent de lire entre les lignes un certain regard sur les choses qui parlerait aussi de nous en miroir. Le dossier n’est pas censé être obligatoirement autobiographique, c’est une enquête. A chacun de se l’approprier.

AJ - Ton film est intéressant dans la mesure où ce n’est pas un film “policier” sur ton quotidien et celui de ta soeur. C’est quelque chose que Godard disait quand on lui demandait quels conseils il donnerait aux aspirants cinéastes : “commencez par filmer votre journée, mais - et c’est difficile - ne lui donnez pas des allures de rapport de police”. Dans L’Amie d’Amélie, tu pars malgré tout d’un indice, d’un film de famille dont tu n’es pas l’auteure. Cela pose la question de l’héritage, qui taraude le cinéma français : ton père a filmé, maintenant c’est à ton tour de filmer ta soeur.

CD - Oui mon père empruntait toujours une caméra pour immortaliser les instants qui précédaient nos déménagements. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à filmer Amélie la première fois. Elle est partie de chez notre mère pour s’installer seule dans l’appartement d’en face, sur le même palier. Cela a donné mon film Le Projet d’Amélie.

AJ - Pour lui, c’était un loisir, mais toi, c’est ton travail.

CD - Oui, enfin je ne sais pas ce que ça change. On avait un professeur de réalisation roumain en classe préparatoire Ciné-Sup qui nous disait toujours : “Filmez ce que vous connaissez”.

TF - Ce peut être à la fois un piège et un refuge.

CD - Je crois que c’était surtout pour nous mettre en garde : “N’allez pas faire une fiction sur le trafic de drogue si vous n’avez pas idée de comment ça se passe”. Le film risque d’être mauvais voire ridicule. Quand on s’adresse à des jeunes gens, je trouve cette recommandation assez saine. Mais je n’ai jamais voulu faire un film de famille au sens où il y aurait une histoire à raconter. J’ai voulu filmer ma soeur, ce qui est différent.

TF - Ce qui est curieux, c’est qu’au Cinéma du Réel, où nous avions découvert le film, L’Amie d’Amélie était projeté en compagnie d’un autre court-métrage (La Chambre bleue de Paul Costes), franchement raté, où le cinéaste se mettait beaucoup en avant. Le début de ton film est très humble, au contraire : tu dis d’emblée “ces premières images ne sont pas de moi”. Ce prologue est très frappant.

CD - C’est amusant parce que je l’ai construit très tard dans le travail de montage.

TF - C’est d’abord un signe d’honnêteté.

AJ - Souvent, l’introduction vient en fin de parcours. Tu t’es vue dans ce film de famille, et on constate tout de suite ta ressemblance avec ta soeur. Tu te vois en elle, mais l’inverse est tout aussi vrai.

CD - Si je continue à la filmer, c’est que notre relation est toujours en cours de construction. Nos rapports, notre entente se négocient sans cesse. Même si maintenant, après deux films, je vais sans doute arrêter de la filmer pour un moment. Néanmoins, il y a deux écueils : on m’a beaucoup demandé si la visée du film était thérapeutique, si ça m’avait fait du bien de le réaliser. En un sens oui. Ca m’a procuré un certain plaisir. Mais si j’ai filmée ma soeur et pas mon frère ni mes parents, c’est parce que je pense qu’elle porte en elle quelque chose qui peut être regardé par moi et par d’autres. Je pense qu’Amélie peut intéresser d’autres que moi. J’ai rapidement choisi de tirer le fil de “l’amie d’Amélie”, Christine. Se posait alors une autre question : qui suis-je pour filmer Amélie ainsi dans sa vulnérabilité ? Je suis sa soeur, mais comme je n’apparais pas à l’image, il me fallait être claire sur ce point dès le départ, pour éviter au spectateur des questionnements inutiles.

TF - Ne serait-ce que par précaution, effectivement.

CD - Ce prologue a donc un certain caractère informatif, mais j’ai voulu qu’il ait une dimension supplémentaire. Je crois qu’il génère un hors-champ « historico / familial », c’est pour ça que de nombreux spectateurs m’en ont parlé. Tout le reste du film est concentré dans l’appartement d’Amélie, ça permet aussi de donner une respiration au film. Je suis restée dans cet appartement une bonne semaine.

TF - T’es-tu servie de tes nombreuses visites et de tes précédents essais pour ce film ?

CD - Le précédent film se déroulait pendant son déménagement. Chaque étape était alors une petite aventure : déplacer le lit d’un appartement à l’autre de chaque côté du palier, plier les vêtements, etc. On assistait davantage aux difficultés d’Amélie à accomplir des actions simples qu’on ne l’entendait s’exprimer. Dans ce nouveau film, je voulais accorder plus de place à la parole singulière d’Amélie.

TF - L’Amie d’Amélie montre la parole en tant qu’action. Amélie veut mettre en scène un film.

AJ - Elle aussi a un projet. Elle parle, mais elle écrit aussi une fiction. Chacune de vous deux écrit quelque chose. Le film est presque courtois, en tout cas très respectueux, il ressemble moins à un film de famille qu’à une simple visite. On a l’impression que deux ou trois films se déroulent simultanément : celui qu’Amélie s’invente, la suite de celui de ton père, ton propre projet… Parle-nous de Christine, “l’amie d’Amélie”.

CD - La question initiale que je voulais poser en faisant ce film était : comment Amélie envisage-t-elle sa place au sein de la famille, et notamment de la fratrie ? Nous sommes trois enfants ; elle est l’aînée. Un drôle de hasard a voulu que je naisse le jour de son anniversaire. Je pensais obtenir de sa part des réponses à ce sujet, comme elle m’en avait parfois livré hors caméra. Mais lorsque j’ai tourné ce film avec elle en janvier 2014, Amélie ne voulait répondre à aucune de mes questions. Elle ne parlait que de Christine, son esthéticienne. Elle m’a renvoyé à ce que je faisais : un film, en projetant de faire le sien, adressé à Christine. Le film m’a échappé, il est également devenu plus intéressant que je ne l’avais imaginé.

AJ - Comment Christine est-elle arrivée dans le film ?

CD - Amélie m’avait souvent parlé d’elle, mais je ne l’avais jamais filmée en train de l’évoquer. Ma soeur a balayé d’emblée toutes mes questions ; ça ne l’intéressait pas. Au bout de quatre jours de tournage, j’ai compris que si elle était fuyante, l’intérêt du film allait résider dans ce qu’elle attendait de Christine, et les espoirs qu’elle nourrissait à travers cette relation. Amélie se dévoile complètement en nous parlant d’elle. Le film a basculé.

TF - Amélie est très drôle dans le film.

CD - Oui, elle est très agile, très habile.

AJ - Malgré l’impression qu’elle passe du coq à l’âne, on distingue un fil dans ce qu’elle dit : elle a une pensée structurée, très fine. C’est amusant que tu sois monteuse et qu’elle-même opère des raccords inattendus, surprenants. Le film est très calme, mais Amélie a des fulgurances passionnantes.

TF - Elle anticipe beaucoup, elle a souvent un coup d’avance.

AJ - Avez-vous retravaillé ensemble après le film ? Qu’est devenue Christine ?

CD - Amélie ne se fait plus masser par Christine désormais, mais il arrive quelques fois dans l’année qu’un goûter soit organisé avec celle qu’elle appelait son « esthéticienne ». La fille de Christine est également la coiffeuse à domicile d’Amélie. Christine accorde de l’attention, de l’affection à Amélie, ce qui explique aussi l’attachement qu’elle lui porte. Il y a un échange, mais moins important que ce qu’Amélie souhaiterait. Ma soeur fonctionne ainsi, par attachements successifs. C’est toujours chez elle excessif et exclusif. Aujourd’hui elle ne parle plus tellement de Christine, mais de Madame Martin, la responsable de l’agence de location de son appartement. C’est comme un sentiment amoureux à chaque fois. Et le tragique se répète. Les élus de son coeur sont souvent des individus avec qui il va être difficile de nouer des liens, parce qu’ils remplissent une fonction particulière dans sa vie, souvent limitée à un service. Elle ne distingue pas ces personnes de celles qui pourraient être réellement ses amis. Amélie est très consciente du fait qu’il y a eu un film, même si elle n’a pas souhaité le voir de bout en bout. Elle est fière d’y avoir participé, mais le résultat ne l’intéresse pas tant que ça. Elle y trouve un autre compte que moi. Elle aimerait aujourd’hui que je fasse un film sur Madame Martin !

AJ - Comment s’est déroulée la production du film à la Fémis ?

CD - La Fémis accorde à chaque étudiant un budget à hauteur de 4500 euros maximum selon les besoins de son film. Le mien n’a concrètement pas coûté grand chose. On peut également choisir un tuteur. J’ai pour ma part sollicité les conseils de monteurs (Isabelle Ingold, Jacques Comets, Catherine Zins, Françoise Bernard), et d’un scénariste (Philippe Lasry) qui avaient été mes professeurs et avec qui j’avais envie d’échanger autour de ce film. Il y a un calendrier de production à suivre, des dates de tournage, de post-production, en fonction de la disponibilité des salles de montage, auditorium, etc.

TF - Tu as quand même fait ce film essentiellement seule.

CD - En section montage, on a pour consigne de monter son film soi-même. Il y a une contrainte qui est d’utiliser en partie ou intégralement des images d’archive. Les archives étant dans le cas de mon film les images tournées par mon père. A la Fémis, on m’avait suggéré de partir avec une équipe de tournage (un chef opérateur, un ingénieur du son) et d’éventuellement apparaître à l’image. Mais cela ne cadrait pas avec ce que je voulais faire, et la présence d’une tierce personne aurait chamboulé l’intimité en place. Cela se serait passé différemment. Bien sûr, le film a ses fragilités : l’image n’est pas toujours nette, le cadre parfois hésitant, mais il est le fruit de mon regard sur Amélie et c’est ce qui comptait pour ce projet.

TF - C’est une mise en danger pour toi. Filmer ses proches est très difficile.

CD - Comme c’était mon film de fin d’études, et qu’il y avait là un enjeu pour moi, j’ai au tournage essayé de « bien faire » (bien cadrer, poser les bonnes questions, etc). En montage, j’ai compris qu’à l’inverse, je devais insister sur ma présence y compris dans les imperfections que cela supposait. Je ne voulais pas faire croire qu’il n’y avait personne derrière la caméra.

AJ - Il y a une scène intéressante à ce titre : Amélie essaie de fermer sa porte mais n’y arrive pas, et tu ne l’aides pas. Tu lui demandes comment elle fait quand elle est toute seule, tu la rends à son autonomie, c’est un geste d’amour en fait. Dans le film, tu interviens surtout par la parole.

TF - Comme dans une partie de tennis, tu renvoies la balle, tu rebondis sur ce qu’elle dit, tu relances la conversation.

CD - On m’a beaucoup demandé pourquoi je ne prenais pas davantage la parole, comme “une vraie soeur”. J’étais très occupée à la regarder, en réalité. Mon état n’était donc pas tout à fait naturel. Mais il faut dire aussi qu’Amélie est capable de parler dix minutes de Christine sans interruption, et que souvent dans ce cas je n’ai rien à lui opposer, si ce n’est de l’agacement à la longue quand ses récits tournent à l’obsession. Le mieux pour moi restait de l’écouter. Prendre le temps de l’écouter, c’était aussi une preuve d’amour et d’attention. Et puis qu’est ce qu’une « vraie soeur » ? Vous avez trouvé ça gênant que je parle si peu ?

TF - Non, pas du tout. C’est une question classique pour le cinéma documentaire. Dans Fengming de Wang Bing, le cinéaste demande à Fengming d’allumer la lumière quand on n’y voit vraiment plus rien, mais il ne se lèvera pas pour le faire. Il intervient en dernier ressort. Dans On a grévé de Denis Gheerbrant, au contraire, l’intervention du cinéaste est indispensable à son rapport aux grévistes de l’hôtel.

AJ - La fin de ton film est très belle, on voit ta mère, elle fait un signe, mais on ne sait pas si c’est toi qu’elle remarque ou ta soeur. On ne vous confond jamais dans le film, mais on constate vraiment que vous vous êtes reconnues l’une dans l’autre.

TF - Tu nous avais dit que lors des projections, parfois, les gens riaient de bon coeur.

CD - Oui, d’autant plus quand le public était jeune. J’ai l’impression qu’ils se sont donnés la permission de rire.

AJ - C’est toi qui nous la donnes aussi.

CD - Oui, au contraire, j’avais peur que le film paraisse trop austère, alors que je trouve Amélie très drôle.

TF - On est loin du film “sur” l’autisme. C’est plutôt une comédie documentaire, ce qui n’est pas fréquent.

AJ - Dans le film, on ne sait pas si tu ris en même temps que nous. On ne t’entend pas rire, mais tu nous permets de le faire.

CD - Il faut bien comprendre qu’il y a des choses drôles à l’écran qui sont assez pénibles à vivre au quotidien. Ma mère, ainsi que plusieurs spectateurs m’ont fait remarqué que j’héroïsais ma soeur. Sans doute je la sublime un peu. Mais je crois qu’il n’y a pas de mensonge. Vivre avec Amélie a quelque chose d’usant, et en même temps nous, ses proches, ne cessons jamais d’être surpris positivement par ce qu’elle peut dire ou faire. Le film pouvait vraiment se permettre de mettre en valeur ses éclats.

AJ - Tu évites le comique de répétition, le rire vient de la ponctualité et de la précision des scènes. S’il y avait répétition, on cesserait de rire, ça deviendrait pesant.

CD - Justement, Christine revient toujours, mais jamais de la même manière.

TF - Ce n’est ni un journal, ni une chronique, pourtant.

CD - En termes d’événements, il ne s’est rien passé d’extraordinaire la semaine du tournage.

AJ - Il y a quand même la scène de la boulangère : Amélie dit qu’elle n’ira plus chez elle, parce qu’elle se moque d’elle. Mais ça ne nous interdit pas de continuer à rire, ça indique plutôt que notre rire est, par opposition, assez sain.

TF - Au début du film, tu dis aussi que la maladie de ta soeur t’a été longtemps difficilement supportable.

CD - Sans ce prologue, on aurait mis du temps à comprendre qui j’étais et la distance que j’ai avec ma soeur.

AJ - Quand on construit une maison, on installe des portes, c’est une porte d’entrée dans le film.

CD - On entre dans le film avec moi, mais après on m’oublie, le spectateur est happé par Amélie.

TF - Tu montes d’autres fictions et documentaires ?

CD - Oui je travaille comme monteuse. Je n’exclus pas de réaliser d’autres films à l’avenir sans avoir de projet réellement articulé à ce jour. Quand je monte le film d’un d’autre, c’est très prenant, je n’arrive pas à travailler pour moi. Et puis l’école étant un peu une couveuse, cela prend du temps d’en sortir, de s’« affranchir » du lot d’inhibitions qu’on a pu y développer. Lors des projections des films de fin d’études à la Fémis, tout comme au festival Cinéma du Réel les personnes avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger ont plutôt bien réagi à mon film. Mais les spectateurs ont parfois peur de poser des questions, ils s’arrêtent souvent au sujet, hésitent à discuter du film en tant que forme.

Propos recueillis en avril 2015 au Chat Noir

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
lundi 29 février 2016

Accueil > interventions > "A quoi ressemble sa vie ?"