JPEG - 64.6 ko
spip_tete

Le Trésor / Match Retour  de Corneliu Porumboiu

"Ce n’est pas un sport de contact"

Entretien avec Corneliu Porumboiu à propos de ses deux derniers films

7.7 / 7.7

Nous vous rappelons que vous pouvez vous abonner à notre newsletter en nous écrivant à l’adresse suivante : independencia.revue@gmail.com

Une économie parallèle

Independencia - Ce qui me paraît intéressant, c’est qu’au beau milieu du Trésor, il y a une sorte de paradoxe : dans le fameux « trésor » dont il est question (nous reviendrons sur ce mot un peu étrange), les personnages projettent la grandeur de la Roumanie, une sorte de grandeur nationaliste, pré-communiste. Et ils découvrent non seulement que les papiers trouvés dans ce « trésor » sont étrangers, mais en plus qu’ils datent de la période socialiste. Comment as-tu construit ce paradoxe ?

Corneliu Porumboiu - Je ne sais plus exactement. Dans le scénario je reliais ça au livre sur Robin des bois et à l’histoire d’emprunt du début.

INDE - L’hstoire de Robin des bois étrangère et médiévale, mais universelle et intemporelle désormais.

CP - C’est un élément rapporté, voire imposé : il fait partie de l’histoire, mais pas nationale, comme le communisme d’ailleurs.

INDE - Les personnages eux-mêmes ont du mal à établir si le « trésor » relève ou non du « patrimoine ». Il y a toute une réflexion dans le film autour de la propriété, des limites. On se dit même que la seule chose dont les protagonistes ont hérité du communisme, c’est la conscience qu’ils n’auront jamais rien et qu’ils resteront toujours des prolétaires. Sinon, l’héritage est inexistant : ils ne sont ni les ayant-droits de l’histoire de la grande Roumanie, ni de celle du communisme.
D’ailleurs, on ne sait pas bien quelle est leur histoire. Tu disais qu’elle leur a été imposée, mais au final, on ne sait pas bien ce que c’est « un roumain ».
On a l’impression que dans le socialisme, ce n’est pas tant l’idéologie qu’ils n’aiment pas, mais l’aspiration scientifique, la prétention à la précision ultime. Il y a finalement très peu de question idéologiques abordées dans le film.

CP - Même s’ils vivaient sous le communisme, on s’aperçoit que les gens tenaient à ce qui leur appartenait. Beaucoup d’échanges commerciaux se faisaient « sous le manteau » : on échange du café et des cigarettes contre une séance chez le médecin, par exemple. C’est le marché noir, dû aux salaires très bas : une vraie économie paralèlle.

INDE - On retrouve cette idée de transformation, de conversion dans le film. Une chose vaut pour une autre chose.

***

Un changement de méthode

INDE - Les personnages s’inscrivent dans un système de paris : on table sur une découverte. On boucle la boucle avec l’achat des bijoux : les bons des actions trouvées par les personnages ne sont pas encore validés que le personnage principal va dépenser une fortune dans le magasin. C’est un pari sur un avenir radieux mais incertain, sans cesse repoussé.

CP - C’est une mentalité de l’immédiat : gagner vite, tout de suite. Tu n’as jamais le temps de construire quelque chose. C’est un risque.

INDE - On fait un pari parce qu’on n’a pas le temps ?

CP - Tu peux tout avoir ou tout perdre.

INDE - Dans cette idée de pari, il y a aussi une part de mensonge, de bluff de la part des personnages, il se défient les uns les autres. Costil ment à son patron et invente une liaison pour ne pas lui révéler ses recherches secrètes effectuées pendant ses heures de travail. Costil est d’ailleurs réticent à avancer 700 euros à son voisin. Son entreprise est également une première manière de parier sur quelque chose.

CP - C’est lié à la chance. Il dit à sa femme qu’une telle opportunité ne se présentera peut-être pas deux fois. Il ne faut pas seulement voir la « chance » comme un jeu, mais comme une superstition, une forme de croyance religieuse. Cela ne dépend pas seulement d’eux.

INDE - Le film ne parle pas non plus de religion. On ne voit pas d’argent, de pièces, etc. Le trésor a certes une valeur, mais les bijoux sont achetés à crédit. L’argent n’existe pas ; il n’y a pas d’argent. Et il n’y a pas de religion. C’est quand même deux choses qui marchent ensemble.
On substitue à une croyance religieuse la valeur de l’argent. Là il n’y a plus du tout de système de croyance. Ce sont des résidus de religion, mais c’est tout.

CP - On parlait tout à l’heure des choses imposées. C’est notre rapport fataliste à l’Histoire.

INDE - Il y a une forme de fatalisme, de pessimisme qui parcourt tes films. J’ai découvert il y a peu Match Retour. Ton père se demande qui ce film, qui consiste à commenter à deux un match enregistré en 1988 entre les deux équipes de Bucarest - Dinamo et Steaua - va intéresser. D’ailleurs, on comprend très rapidement que ce match sera stérile, verrouillé.

CP - Oui, chacun campe sur ses positions, comme si on ne pouvait pas agir sur le destin.

INDE - Ton père insiste plus sur le jeu, il est très précis. J’essayais de m’intéresser au jeu, mais c’est très difficile. Quand on s’intéresse un peu au football, on parle de système de jeu, et là on est bien en peine de parler de tout cela. Il y a cette idée assez belle : le match n’est pas monté. Ton père veut rembobiner la cassette pour revoir une action, mais tu dis « on ne peut pas revenir en arrière » alors qu’on pourrait.

CP - Là, non !

INDE - Comment ça ?

CP - Parce que ma bande vidéo ne pouvait pas revenir en arrière ! Je ne savais pas ce que ça allait devenir un film, on communique sans toujours se comprendre, chacun avec sa passion, lui le football, moi le cinéma, et les deux mondes se rencontrent.

INDE - A bien y réfléchir, Match Retour et Le Trésor se ressemblent assez. Tu cherches aussi un « trésor » en faisant Match Retour. D’autant plus que les années 80 sont une époque dorée pour le football roumain.

CP - Il y a une forme de beauté dans ce match ; je parle de « poésie » mais ce match est vraiment beau, y compris dans sa violence. Il suffit de voir les traces laissées dans la neige par les joueurs pour mesurer cette violence, notamment vers la fin du match !

INDE - Vous finissez par vous comprendre : toi, tu y vois un film, une continuité, mais ton père, en tant qu’arbitre, s’aperçoit qu’il ne coupait jamais le jeu. Le match ne se délite pas à cause des fautes, et reste cohérent, sans bagarres.

CP - C’est sa façon d’arbitrer. Il le dit : « ce n’est pas un sport de contact ». Il ne siffle pas tout le temps. On était un peu plus libre en tant qu’arbitre à cette époque.

INDE - Le Steaua est désavantagé, il ne peut pas exprimer sa supériorité technique.

CP - Ils jouaient à l’époque avec trois attaquants. Et ils passaient par les ailes. Le Dinamo se reposait plus sur son avant-centre, en jouant beaucoup plus dans l’axe.

INDE - Le ballon sort très peu des limites du terrain. Cela fait un peu écho à notre discussion de tout à l’heure, sur les limites, justement. Pourtant, tu n’es pas responsable du cadre, tu n’en es que le « commentateur ».
On pense alors à la scène du Trésor où ils quadrillent le terrain avec la sonde pour trouver le trésor. Ce qui les dérange est l’aspect scientifique du socialisme, les règles strictes, la vérité incontestable. Ce mot trésor, qui est le mot de l’enfant, un mot naïf, ils l’examinent comme des chercheurs, de manière scientifique. Ils n’ont jamais de carte, il n’y a que des graphiques, des courbes. Aujourd’hui, quand on regarde du sport, on a des tonnes de statistiques. Là, on regarde simplement le jeu .
Peut-etre essaies-tu dans Le Trésor cette méthode plus « scientifique », dont tu tentes de te rapprocher depuis un ou deux films.

CP - Oui, ici, il y a un champ-contrechamp au début ; lors de la scène du “comptage” des actions, il y a un plan frontal sur la calculatrice, comme il y en a un sur la machine dans le jardin où ils cherchent le trésor. Ces plans ont une fonction particulière, c’est relatif à leur histoire, à ce qui se passe dans leur tête à ce moment-là.
Chaque film appelle, sinon un changement de méthode, une mise en scène un peu différente.
Pour Policier, adjectif, j’étais intéressé par le mouvement, même s’il paraît lent.

INDE - C’est un film de filature : une scène répétée de va-et-vient, de repérages.
Nous parlions justement de la scène de “repérage” du Trésor, et de son analogie avec un repérage de tournage. Ici, le repérage est très quadrillé, c’est l’inverse de Policier, adjectif.

CP - On s’aperçoit ici du temps passé. On commence sur un temps nuageux, le jour baisse, la nuit tombe, etc.

INDE - On avait déjà cette sensation avec le précédent film, Métabolisme. Le sous-titre évoquait déjà une temporalité : Quand le soir tombe sur Bucarest. 12h08, ton premier film, racontait déjà une journée dans le cadre d’une émission de télé. Cela rejoint l’idée plus générale de la fatalité, l’inexorable passage du temps.
On éprouve également cette durée dans Match Retour. D’ailleurs, tu ne manipules pas l’image du match. Pas de zoom, pas d’arrêt sur images, etc.

CP - Non mais j’ai imaginé le résultat en 3D. (rires)

INDE - Le détail technique de tes trois derniers films est amusant : Métabolisme était tourné en 35 mm, le matériau de Match Retour provient d’une VHS, Le Trésor est tourné en numérique.

CP - J’avais fait des essais avec les deux, numérique et 35 mm. La couleur dominante de la pellicule Kodak était le rouge. Or, il y a beaucoup de verdure dans le film. Le rapport entre les personnages et l’arrière-plan était important, je voulais plus de détails entre eux et le décor. Par ailleurs, le rendu de la nuit était plus convaincant en numérique.

INDE - Envisages-tu de revenir au 35 mm ?

CP - Je ferai ce qu’exige le sujet.

INDE - Dirais-tu que Le Trésor est ton film le plus écrit ?

CP - Non, je ne crois pas. La scène du dictionnaire dans Policier, adjectif était très précisément écrite. Je voulais changer un mot sur le plateau et l’acteur ne voulait pas ! On a eu un long débat là-dessus. On avait énormément répété. Depuis l’école et par manque de moyens, j’ai construit mes tournages sur des répétitions avant la capture réelle de l’image.
L’acteur principal du Trésor est un acteur assez connu, son compère est aussi un acteur. Celui qui les aide est non-professionnel. Avec ce trio, je changeais d’indications à chaque prise. Je n’ai pas répété avant. J’étais étonné, avec l’amateur, à la fin du tournage. Il maîtrisait très bien le rythme. Dans la séquence où ils en viennent presque aux mains, il était extrêmement précis, et mon travail avec lui se rapprochait d’un travail avec un acteur professionnel. De même, pour le dernier plan, on a fait 20 prises, avec cinq enfants au casting, tous “professionnels” (issus d’une école pour enfants acteurs). Ils étaient extrêmement précis.

INDE - Tu fais plus de prises qu’en 35 mm ?

CP - Non. Je refais un plan si je ne l’aime pas. La discussion à l’intérieur de la voiture au début de Métabolisme, je l’ai refaite plus de 20 fois. On a tourné pendant deux nuits pour faire cette scène.

INDE - Filmer le soleil n’est pas sans risque, même en numérique. Kurosawa s’y était essayé dans Rashômon. Que signifie ce geste pour toi ?

CP - Je ne peux pas le dire (rires) ! Pour moi, avec Le Trésor, je faisais mon western, avec des personnages en reconquête d’une terre, qui cherchent de l’or comme des pionniers.

INDE - Cela me fait penser au film de Beauvois, La Rançon de la gloire (lire ICI), notamment les scènes de recherches, avec des éclairages similaires. Eux savent ce qu’ils cherchent, il n’y a pas de trésor. Lors d’une scène, après avoir caché le cercueil de Chaplin, ils doivent ensuite creuser à nouveau pour le retrouver.
Chez toi aussi, il y a une dimension de fable. C’est presque une adaptation de Robin des Bois, comme le film de Beauvois. C’est un film qui prétend redistribuer une richesse, mais une richesse imaginaire. L’enfant est le seul, dans ton film, à croire à l’histoire de Robin des bois. Il y croit d’autant plus que son père lui apprend à se battre. C’est Robin des bois qui défend les opprimés.

***

Boucler la boucle

INDE - Dans les fables, il y a une morale. Mais tes films sont des fables sans morale finale. On ignore si les participants de l’émission étaient réellement présents lors de la révolution dans 12h08, ou si le dealer sera arrêté dans Policier.
De la même manière, dans Le Trésor, y a t-il vraiment un trésor ? On a l’impression qu’on en a pas fini avec cette recherche. Dans un autre film, la découverte du trésor aurait très bien pu être une étape vers autre chose. Là, le film va tout droit, il est court.

CP - La question du trésor et du partage n’est en effet pas résolue.

INDE - Le crédit est infini. Même l’espoir est à crédit. C’est là où on voit que l’espoir relève de l’économie et non de la religion. Si on veut espérer avoir un peu d’argent, il faut parier. C’est comme le capitalisme : c’est un pari virtuel sur l’avenir, en tablant sur sa réalisation purement hypothétique. Le capitalisme, c’est l’espoir toujours racheté. C’est aussi la forme que prennent tes films : toujours à la recherche de quelque chose.
Quels sont tes prochains projets ?

CP - J’aurais envie de faire plus de petits projets, comme Match Retour, sortir un peu du cadre institutionnel. Mais là, j’ai presque fini l’écriture du film suivant. J’ai pas mal tourné ces dernières années. Il s’était passé beaucoup de temps entre le premier et le deuxième et entre le deuxième et le troisième (entre trois et quatre ans). J’ai le sujet en tête depuis Policier, adjectif. Il a quelque chose de différent de tout ce que j’ai fait précédemment, et l’action sera plus présente. Mais je ne vais pas en parler maintenant.

INDE - Tu penses aussi explorer à nouveau le documentaire ?

CP - Le Trésor part en tout cas d’un matériau documentaire. On avait commencé par tourner un documentaire : l’acteur qui joue Adrian m’a inspiré l’histoire du précédent, le réalisateur qui ne termine pas son film. Comme il avait le projet depuis dix ans, il m’a raconté cette vieille histoire de trésor, et nous sommes allés filmer un documentaire sur cette histoire. Cela n’a pas marché, mais je me suis dit que j’allais en tirer une fiction.
Le documentaire, c’est l’idée du pari. On la retrouve dans le film. Au départ, je parie deux fois : une fois sur mon film, et l’autre sur le trésor ! Si on ressent cette idée dans le film, c’est qu’on a réussi à boucler la boucle.

Propos recueillis le 19 janvier 2016 à l’Hôtel du Pavillon de la Reine à Paris

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
samedi 12 mars 2016

Le Trésor / Match Retour Corneliu Porumboiu

Avec : Toma Cuzin (Costi) ; Radu Banzaru (Vanzator) ; Dan Chiriac (Lica) ; Adrian Purcarescu (Adrian) / Corneliu Porumboiu (lui-même) ; Adrian Porumboiu (lui-même)

Scénario : Corneliu Porumboiu / Corneliu Porumboiu

Durée : 1h29 / 1h37

Sortie : 10 février 2016 / 2 juillet 2014

Accueil > actualités > "Ce n’est pas un sport de contact"