PNG - 392.9 ko
spip_tete

Scream 4  de Wes Craven

Nom d’un masque

8.0

Scream 4 est une épreuve qu’il vaut mieux tenir jusqu’au bout. Dans un scénario qui en débite sans retenue, une ligne désormais connue la résume en partie. How much meta can you get ? Combien de temps pourrez vous tenir devant les mots auto-réflexifs, les autoportraits du cinéaste en sadique, les poupées russes d’un scénario ultra-référencé qui feint de reconduire en 2012 le cinéma des années 1990 ? Scream 4 fait comme si, supplanté par une terreur plus directe, ce cinéma n’avait pas majoritairement disparu. De fait, il se présente comme une chose dépassée. Ringarde comme Neve Campbell est épaisse, Courteney Cox sèche, David Arquette embaumé dans les rôles qui ont fait leur gloire ; comme le vieux coup du tueur de retour en ville, la cheville usée du film qui inspire un livre qui fait ressurgir un film ; comme ses personnages de victimes revenues du trauma, de ringards plaintifs et hargneux, de provinciaux naïfs, de geeks pervers et d’ex prétentieux. Fatigant comme un whodunit sans interrogation. Qui veut encore jouer ce bras de fer ? En vérité, l’horreur dans Scream 4 est que les derniers résistants de ce jeu se voient infliger une correction qui pour les autres, vous et moi, paraîtra aussi inutile qu’interminable.

Qu’il ait été décidé consciemment que la leçon frôle l’insupportable est en partie une surprise, connaissant l’esprit roué des deux auteurs, Kevin Williamson et Wes Craven, à l’origine de cette série-mère. L’autre demi-surprise, c’est que la finesse du découpage et de la mise en scène semble elle-même futile. Il y a pourtant de belles choses. Les caméras de surveillance et les webcams portées au casque offrent par exemple l’occasion d’étonnantes confusions dans l’usage des champ-contrechamps. Le danger pour les personnages n’est plus comme par le passé de tourner le dos au tueur mais de ne plus savoir où regarder. Un iphone devant les yeux retransmet des images prises par la webcam momentanément renversée à l’arrière du crâne. Le geek ainsi équipé ressemble à un burlesque spéléologue des suburbs, variation lointaine d’un idiot aux lunettes cassées. Empêtré dans le dispositif, il se perd littéralement dans le raccord et meurt de ne plus savoir situer le danger. On tressautait autrefois, tremblant pour le personnage aveugle au fou derrière lui. Aujourd’hui on rit de le voir empêtré dans les câbles par lesquels il est censé se bâtir un contrôle sur le monde. C’est la confusion qui nous emporte. De telles choses montrent que Wes Craven se sert de ce retour pour repenser l’idée de base de la série - l’analogie du coup de couteau et du cut – à la lumière de Youtube, des images portatives, de l’ubiquité des systèmes actuels. Mais il sait comme nous que Scream 4 arrive bien tard, et que, par fidélité nécessaire à son passé glorieux, il ne peut prétendre repeindre le masque de Munch dans le vert pixellisé de Rec.

La vraie surprise de Scream 4 est qu’il s’agit résolument d’un film de Kevin Williamson. Star, pour le rappel, de la fiction des années 1990, du méta hollywoodien, de l’érudition purulente et de l’adolescence morale. De Souviens toi l’été dernier, Mrs Tingle ou Dawson. Scream 4 est un film de scénario qui affirme en même temps sadisme, puissance et vanité. C’est une écriture qui soliloque et déborde d’une structure volontairement répétitive. On dit l’entame du film géniale, époustouflante d’absurdité comique. Sauf que cette ouverture, où les suites de la parodie de Scream, « Stab », s’enchaînent de 4 à 7 par l’emboîtement d’un petit écran contenant chaque fois une variation (brune, blonde, innocente, avertie) du célèbre meurtre au salon, cette ouverture ne joue pas tant sur l’essoufflement comique du méta qu’il n’annonce l’horreur de la répétition. Elle dévoile un rictus pas drôle, une pulsion psychotique qui sont plutôt ceux de l’horreur contemporaine des Saw dont le film dit sans détour son mépris. On ne sursaute pas : on redoute l’entrée répétée du couteau dans la chair, le flot du sang qui reflue dans une dentition diamant.

Toute prouesse d’art est avalée dans la répétition furieuse de ces gimmicks. Tout est fait pour mettre en lumière les différents fétiches du film. Remarquez par exemple que dans l’ensemble de la série, le tueur n’a jamais autant été appelé Ghostface, et la présence du nom sur toutes les lèvres affaiblit considérablement ses surgissements. Les cris d’effroi, théâtralisés comme dans le Stabfest servant de faux climax à l’épisode, ont évidemment perdu de leur force, et Scream 4 oppose à la banalisation du geste sa répétition nauséeuse. S’il joue de quelque chose, ce n’est pas de l’impact du métal rentrant dans la chair mais de la férocité de celui qui veut remuer le couteau dans la plaie. Nul fantasme de la pénétration. L’intérêt de Williamson n’est pas dans la répétition mais dans la structure de la répétition, dans la construction d’une architecture qui n’avait jamais atteint une telle complexité. Il vise l’heure où sera prononcé son décès, de mort naturelle.

Il faut donc attendre longtemps que cette architecture s’effondre, attendre que le masque tombe non d’avoir été démasqué, mais d’apparaitre en lui-même impuissant à figurer l’horreur qu’il cache. Il a sensiblement perdu de sa force au profit du visage encore tapi. Si le jeu est vain, qui est encore assez fou pour le jouer ? Il faut attendre la dernière séquence, où Scream adopte l’éclairage de chambre froide des Saw, pour une dernière leçon. Ce dernier n’a jamais abandonné la présence d’un mastermind orchestrant un jeu de survie entre ces participants en soumettant le dilemme moral à des fins spectaculaires. Scream passe le relais à une bête plus simple et puissante rappelant davantage L’Exorciste : une folie froide et possédée qui pense au drame de Columbine que les premiers Scream préfiguraient. Cette folie-là le dépasse.

Il n’étonnera donc personne qu’iPhone et réseaux sociaux soient les piliers de ce nouvel épisode, au même titre que vidéoclub et sans fil dans la trilogie. Les cris d’effroi ont été remplacés par les cris inaudibles de groupies omniprésentes, comme si chacun se promenait seul mais entouré d’un essaim de fans invisibles. La plupart des personnages s’attachent désormais à un public qui dépasse les frontières de Woodsboro, et rendent celles-ci plus irréelles que par le passé. Ce public manque à Gale l’animatrice à bout de souffle (Cox) comme à l’attachée de presse opportuniste de Sydney Prescott (Campbell), laquelle tente en vain de les tenir à distance en clarifiant son message de victime légendaire cherchant à cesser de l’être. Ils sont là tout autour autour du geek offrant sa vie sur Internet, et manifestes dans l’aveu du coupable : I want fans, not friends ! C’est l’idée même du masque qui tombe quand l’enjeu est, pour chacun, de promouvoir à grande échelle le mensonge d’une vie qui ne veut assumer ni sa faiblesse ni sa folie.

par Antoine Thirion
lundi 18 avril 2011

Scream 4 Wes Craven

États-Unis ,  2011

Avec : Neve Campbell (Sidney Prescott) ; David Arquette (Dwight "Dewey" Riley) ; Courteney Cox (Gale Weathers) ; Emma Roberts (Jill Kessler) ; Hayden Panettiere (Kirby Reed) ; Anthony Anderson (Inspecteur-adjoint Perkins) ; Alison Brie (Rebecca) ; Adam Brody (Inspecteur Hoss) ; Rory Culkin (Charlie Walker) ; Marielle Jaffe (Olivia Morris).

Durée : 1h50.
Sortie : 13 avril 2011.

Accueil > actualités > critique > Nom d’un masque