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Horace and Pete  de Louis C.K.

Bien sûr ! Mais peut-être que…

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Il faut apprécier ce moment, quasi-historique. C’est en janvier de cette année que Louis C.K. a sorti, sur son site internet, le premier épisode de sa nouvelle série. Il l’a fait sans crier gare, sans aucune campagne de promotion ou de publicité. En 2016, c’est exceptionnel, et la surprise n’en est que plus grande.

Horace and Pete pourrait en réalité venir de loin. D’ailleurs, les maux que la série expose, avec une violence rarement rencontrée dans la production audiovisuelle actuelle en général, viennent eux aussi « de plus loin », pour paraphraser le titre du dernier opuscule d’Alain Badiou sur les attentats du 13 novembre dernier.

Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une web-série, sauf à croire que les productions Netflix relèvent de ce format bâtard. Si Louis C.K. a choisi de l’héberger sur son propre site ce n’est pas tant par souci de souveraineté ou de maîtrise mais parce que Horace and Pete n’a pas, en réalité, de format : la durée de ses épisodes n’est pas plus fixée que le genre dont elle relève, et sa véritable dimension nous échappe.

C’est d’ores et déjà l’œuvre majeure d’un homme qui jusque-là semblait jouer au meilleur des clowns tristes. La violence de ses spectacles et des épisodes de sa première sitcom, Lucky Louie, comme de sa beaucoup plus célèbre série Louie – reprenant le modèle de Seinfeld et Curb Your Enthusiasm – n’était pas vraiment rentrée mais toujours excusée par des pirouettes comiques ou mélancoliques. Il n’y a ici plus rien de ces anciennes préventions, bien qu’à y réfléchir Horace and Pete puisse être vue comme le prolongement d’un sketch mythique du comique, intitulé « Of Course, But Maybe… » (voir ICI). Le rapprochement se justifie moins en regard du texte du sketch qu’en considérant sa structure. Louis C.K. y développe une série de réflexions fondées sur le même principe : on se dit souvent « bien sûr que telle chose est horrible », avant de penser « mais peut-être que » la chose en question peut nous être profitable, ou nous paraître moins absurde qu’on ne le croyait. Ainsi des soldats américains morts en Irak et en Afghanistan alors qu’ils ont participé à l’invasion de ces pays, des esclaves qui ont édifié tant de monuments prestigieux, etc.

Horace and Pete repousse à son tour, sur une durée incertaine – on y reviendra – les frontières de l’absurdité. La série semble une réponse directe à l’imbécillité politique du Huffington Post, qui avait choisi de traiter la campagne de Donald Trump dans sa rubrique divertissement. Oui, la situation de l’Amérique est aussi ridicule que tragique et il demeure difficile d’y trouver du sens, et Louis C.K. est peut-être le premier à tenter de circonscrire ce moment politique capital. Si Noam Chomsky a pu donner son explication sur le succès non démenti de Trump aux primaires républicaines (« L’Amérique blanche est en train de mourir », ce qui est démographiquement vrai), Louis C.K. explore une voie plus difficile.

Horace and Pete entremêle deux récits contenant chacun une infinité de chemins, de sous-intrigues possibles. Le premier raconte une histoire banale, mais qui a des racines profondes, évoquant une généalogie aussi laborieuse que prestigieuse, populaire que nobiliaire. « Horace and Pete’s » est un bar centenaire, fondé par Horace et Pete en 1916, transmis depuis au sein de la famille et de pères en fils aux Horace et Pete suivants. Horace (Louis C.K.) gère l’établissement avec Pete (Alan Alda), son oncle, et Pete (Steve Buscemi), son frère, qui se révèle être en réalité son cousin après que « Uncle Pete » a dit à ce dernier qu’il était son père, transformant une annonce tonitruante en anecdote banale. Le bar accueille essentiellement des habitués, ici des racistes, là des poivrots, ailleurs encore Marsha (Jessica Lange) - la dernière compagne du père de Horace récemment décédé -, des hipsters de passage, des usagers de Tinder en perdition, d’autres. Nous suivons le quotidien des journées au bar, Horace et les deux Pete vivant à l’étage. En parallèle s’agite une autre histoire, celle bien actuelle des primaires démocrates et républicaines se déroulant en ce moment même outre-Atlantique. Les personnages de la série ne cessent d’en discuter, ou rattachent à tout le moins chacun de leurs débats au long processus électoral en cours.

Autrement dit, Horace and Pete montre patiemment mais toujours dans l’urgence - parfois quelques jours seulement avec les événements - comment Trump devient le nouveau président des Etats-Unis. En toute logique, la série devrait s’arrêter à la fin de la campagne des primaires ou en novembre prochain, quand le nom du futur président (ou de la future présidente) sera connu. Il est à noter que les personnages de Horace and Pete accordent leur préférence à un ticket improbable : une co-présidence Trump-Sanders menant inévitablement le pays à sa perte, pour leur plus grande satisfaction.

Autant que le devenir de la série, c’est sa genèse qui interroge. On l’imagine en perpétuelle réinvention, y compris dans l’esprit de Louis C.K. Reste donc à savoir si ce dernier a pensé Horace and Pete autrement que comme un passe-temps en attendant une éventuelle reprise de ses tournées de spectacles ou de Louie, dont la poursuite sur la chaîne FX est suspendue jusqu’à nouvel ordre. Il est probable que oui, au vu de l’ampleur proprement vertigineuse que prennent les sept épisodes désormais disponibles. Elle semble à la fois intemporelle et universelle, le bar réunissant dans un lieu qui n’a pas changé depuis un siècle des hommes et des femmes aux caractères très divers, une comédie humaine à échelle raisonnable. La récit ne colle pourtant pas innocemment à la course à la présidence, traitée à la fois avec une légère dérision et un profond sérieux. Les clients et les propriétaires sont des visionnaires paradoxaux : ils ne voient pas plus que nous arriver les cataclysmes quotidiens qui réorientent la série, à chaque épisode, vers une direction inconnue, sinon une destination qui se rapprocherait toujours plus du précipice. Néanmoins, ils sentent bien que le vent a plus que tourné, que l’ouragan de la lutte des classes version Sanders ou Trump risque moins de changer le visage de l’Amérique que d’en livrer une image atroce. Horace and Pete tient à conserver cette image dans son espace restreint. Loin de se laisser déborder, le cadre de la série choisit plutôt de démultiplier les points de vue, les saynètes, de creuser plus profond encore les traumatismes familiaux aussi bien que les impasses idéologiques, les soubresauts amoureux en même temps que le racisme fondateur de l’Amérique.

Horace and Pete ne s’embarrasse d’aucune bienséance. Parce qu’elle parle à la fois de l’intérieur et de nulle part, comme si ce bar de Brooklyn avait déjà fait sécession de l’Amérique telle que nous la connaissons, la série peut se moquer des convenances comme du respect. Un autre film, Ricki and the Flash de Jonathan Demme, avait réussi l’an passé à parler la langue de l’Amérique réactionnaire sans la singer. Il ne s’agit pas de moquer ou de confronter le discours, d’illustrer le progressisme ou de l’opposer aux classes populaires, mais de faire voir qu’il ne rencontre aucun écho. La diatribe des conservateurs a même perdu l’espoir de porter au-delà des meetings républicains, et celle des libéraux ne peut plus en face que tourner à vide. La prouesse est là : nous voyons de la manière la plus claire possible ce qui est en train d’arriver et se trouve pourtant toujours repoussé par l’écriture de la série à la semaine suivante. C’est que le pire est en réalité toujours certain et que Horace and Pete se doit donc d’être définitivement la meilleure des séries.

Horace and Pete n’est pas une sitcom, bien que sa scénographie y faisse penser. Ce n’est pas non plus Louie. Les personnages sont déjà trop développés ; il est trop tard pour les retirer de la pente glissante sur laquelle le meilleur showrunner américain les a placés. C’est d’abord une pièce de théâtre retransmise en presque direct, filmée en multi-caméras, selon une alternance de points de vue qui complexifie plus qu’elle ne fluidifie la mise en scène, d’où un rapprochement inattendu avec les derniers films d’Alain Resnais. Elle expose sans fard, sans médiation, les maux qui nous rongent à tous les niveaux imaginables. Les personnages n’y sont plus les vecteurs de préjugés culturels, d’idées du siècle précédent, de comportements plus ou moins moralement acceptables. Ils sont eux aussi les spectateurs de la catastrophe en cours, chacun leur tour. Si Horace and Pete est la meilleure des séries, c’est qu’elle est désormais la seule. Elle peut tout, parce qu’on ne sait pas encore à quoi elle se mesure.

Louis C.K. a d’ores et déjà livré au monde la scène sur laquelle son effondrement aura lieu, celle où il est difficile de distinguer le jour de la nuit, la veille du lendemain, où le présent n’est plus sensible qu’à travers les noms que l’on insulte ou que l’on défend en lisant le journal ou devant la télé : le plus démodé des dive bar. Le terme, difficilement traduisible, renvoie à l’immobilisme du boui-boui en même temps qu’à l’image, pas moins réjouissante qu’inquiétante, d’une plongée. La plongée cinématographique, justement, est absente de la série, aussi bien que la contre-plongée. Horace and Pete ne cherche pas la sensation : toute nouvelle, toute trahison est annoncée avec un même calme qui n’en finit pas de nous pétrifier en même temps qu’il ravive sans cesse le désir d’aller plus loin dans le récit des horreurs qui frapperont à coup sûr à l’épisode suivant. Si nous souhaitons accompagner chaque semaine cet objet inédit c’est précisément parce que, si Horace and Pete renvoie à l’image d’une plongée, elle n’en adopte jamais réellement le point de vue. Nous regardons droit devant nous, toujours dans l’attente du samedi suivant, mais la série fait sentir combien le sol se dérobe sous nos pieds, là où nous ne songeons plus à aller voir. Alors, Louis C.K. sera notre guide, car ce n’est qu’en s’avançant vers le précipice qu’on saura ce qui nous y a poussés.

par Aleksander Jousselin
mercredi 16 mars 2016

Horace and Pete Louis C.K.

Avec : Alan Alda (Pete) ; Louis C.K. (Horace) ; Steve Buscemi (Pete) ; Jessica Lange (Marsha) ; Edie Falco (Sylvia)

Scénario et réalisation : Louis C.K.

Diffusion : 30 janvier 2016 - en cours

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