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Rango  de Gore Verbinski

Peau neuve

7.1

Qu’au bout de trois semaines, Rango surclasse Sucker Punch au box-office, voilà une bonne occasion de revenir sur Gore Verbinski. Il est le réalisateur rescapé des tempêtes : film pour enfants (La Souris) ou pour stars (Le Mexicain), horreur (The Ring), adaptation (Pirates des Caraïbes : la Malédiction du Black Pearl), suite (Pirates des Caraïbes : le Secret du Coffre Maudit), suite de suite (Pirates des Caraïbes : Jusqu’au bout du monde) et aujourd’hui film d’animation – autant d’exercices périlleux et pas toujours valorisants dont certaines carrières ont pâti (à commencer par celle de Zack Snyder) mais que Verbinski a su outrepasser avec plus ou moins de panache. Esquivant les affres d’une quatrième traversée avec les pirates (reprise par Rob Marshall qui foulera les marches cannoises), il délaisse l’océan pour le désert.

Transition attendue d’un imaginaire enfantin à un autre, l’élégie n’est plus dédiée aux pirates mais aux cow-boys. Le discours sur la survie d’un passé épique et son inscription dans le monde moderne est le même, ainsi que Johnny Depp, toujours défenseur du Pays Imaginaire, la réserve naturelle des légendes du cinéma, toujours Peter Pan : on entend d’ailleurs dans la promo du prochain épisode des Pirates que Jack Sparrow « ne peut pas évoluer ». Soit l’inverse de Rango, caméléon censé s’adapter en permanence. Mais comme dans Rio, histoire d’un perroquet qui ne sait pas voler sortie cette semaine, ou comme dans Nemo, histoire d’un poisson qui a peur de l’océan, Rango raconte l’histoire d’un caméléon domestique incapable d’imiter quoi que ce soit, même en costumes. Perdu dans le désert Mojave après avoir été éjecté de la voiture de ses maîtres, Rango atteint un village de pionniers, Dirt (poussière), qui ne vit que pour l’eau dont il manque cruellement. Les gallons y remplacent les dollars et quand la banque est dévalisée, c’est la mort de soif pour tous. Sheriff de pacotille, le caméléon part à la poursuite des hors-la-loi.

Plusieurs traits soulignent la signature, nouvelle dans le monde de l’animation, d’ILM - Industrial, Light & Magic, boîte fondée par Georges Lucas, et donc grande soeur de Pixar. Jusqu’à présent, ses animateurs se spécialisaient dans l’incrustation du surnaturel dans le réel. Cela représentait cinq minutes il y a 20 ans dans Terminator 2, et représente la quasi-totalité de Transformers 2, si bien qu’ILM peut se permettre en 2011 de réaliser l’intégralité d’un film. Le choix d’un village asséché fait l’effet d’un roulement de tambour : qu’elle s’infiltre dans leurs circuits ou qu’elle exige des jours de rendement pour restituer ses volutes de pixels, la poussière est le cauchemar des ordinateurs. Si la maison mère s’est décidée à rejoindre le terrain de ses enfants, c’est pour affirmer son autorité, et revendiquer la première place dans le domaine du photoréalisme. Le métal des armes à feu n’est pas celui de Cars mais d’Iron Man. A l’inverse du lissage cartoon avec lequel flirte Pixar, et loin de l’anthropomorphisme hérité de Disney, ILM donne chair, sans en édulcorer le style, aux croquis du décorateur et designer Crash MacCreery. Rango raconte l’histoire d’un caméléon dont les mensonges bernent tout le monde. Le caméléon est l’ordinateur, capable de mimer toutes les textures après les avoir conquises l’une après l’autre au fil des deux dernières décennies : l’eau, le feu, les cheveux, la poussière, le métal, la peau... Chacune d’entre elles a ici droit à son show-case, chaque climax correspondant aux plus complexes : visage humain, éclaboussures aquatiques.

Il fut peut-être un temps où la caméra devait assurer le spectacle en portant la griffe humaine. C’était le temps du réalisme numérique où le réel avait son indépendance, sans retouches possibles. Aujourd’hui la caméra peut prendre des vacances, comme la peinture libérée de responsabilités mimétiques avec l’arrivée de la photographie. La caméra peut se reposer et ne plus virevolter comme celles de Zemeckis ou Snyder, encore obsédées par le spectacle de leur liberté - spectacle dont Sucker Punch fait déjà sentir la désuétude. Dans Rango, la liberté créatrice tient toute entière dans les images et se marie avec un style de réalisation qui ne recherche pas l’innovation ou la modernité, mais au contraire le plus grand classicisme. De la même manière que Rango imite le mode de vie des cow-boys, Rango imite leur mode de représentation – le Western et par extension le cinéma. On retrouve quelques vieux trucs censés lester la fantasmagorie : reflets dans l’objectif, zooms amateurisants (déjà présents dans Wall-E ou Avatar). On découvre aussi quelques archaïsmes qui, dans cet univers tout numérique, font figure de nouveautés : interdiction de tout mouvement de caméra impossible, refus de la projection en 3D. Si l’on pousse la logique grindhouse de Verbinski jusqu’au bout, on cherchera à voir Rango dans une salle qui n’est pas équipée de projecteur numérique, plaçant clairement ses images sales, terreuses et velues à l’exact opposé de celles de Sucker Punch, lisses, aseptisées, épilées.

Rango est un personnage de synthèse au sens où il s’invente un nom, un passé, une légende ; l’idée qu’il soit lui-même une image de synthèse est rendue subsidiaire. Les toons seraient-ils en passe de devenir une minorité comme une autre ? Dans Rango, la ghettoisation de ces derniers - rappelez-vous toonville dans Qui veut la peau de Roger Rabbit – est de l’histoire ancienne, ou bien la frontière du ghetto s’est estompée : on passe du monde des humains à celui des animaux parlants en un jour de marche à travers le désert, sans qu’aucune barrière, naturelle ou symbolique – fleuve, pont, tunnel... – n’ait été franchie. Cette mise à plat géographique en signale une autre, esthétique, qui est le symptôme d’une redéfinition des rapports entre deux façons de faire que le progrès rapproche, voire confond : à la fin du film, lorsque le caméléon rencontre un humain, le premier fait moins toon que le second.

Après l’exil inaugural dans le locker de Pirates des Caraïbes 3, Johnny Depp fait à nouveau son apparition enfermé dans un bocal, condamné à rejouer ses anciens rôles – Jack Sparrow, mais aussi l’agent CIA d’Il était une fois au Mexique de Rodriguez. Il n’en sort jamais vraiment : la paroi de verre sur laquelle l’animal fait apparaître de la buée, révélant son enfermement, est parfaitement consubstantielle de l’écran. Le motif récurrent du rectangle qui encadre les visages explicite la mise en abyme. No one can walk out of his story. L’homme que rencontre Rango dans les limbes du cinéma proclame l’omniprésence de la fiction, l’empire absolu des images. Le générique de Watchmen montrait qu’un personnage d’animation, le Docteur Manhattan, avait précédé Neil Armstrong sur la Lune. Dans Transformers 3, le cosmonaute poursuit son exploration de la population lunaire : des robots signés ILM l’attendent. Quoi que fassent les héros, où qu’ils aillent sur la carte des légendes, du Far-West à la Lune les images ont mué.

par Camille Brunel
dimanche 17 avril 2011

Rango Gore Verbinski

États-Unis ,  2011

Avec : Johnny Depp (Rango) ; Isla Fisher (Fève) ; Abigail Breslin (Priscilla) ; Ned Beatty (Le Maire) ; Alfred Molina (Œil de pierre) ; Bill Nighy (Jack la morsure) ; Stephen Root (Doc/ Merrimack) ; Timothy Olyphant (L’esprit de l’Ouest) ; Ray Winstone (Bad Bill).

Durée : 1h40.
Sortie : 23 mars 2011.

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