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Cannes 2016

#1 Compétition officielle

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Premier souffle

Un repas de commémoration de la mort d’un père de famille rassemble les siens. Lary et sa femme sont en retard, pris dans les embouteillages et les mille petites nécessités du quotidien, des courses à Carrefour au spectacle des enfants. Sur les presque trois heures que compte le film, la majeure partie se déroule en huis-clos, dans l’espace restreint des quelques pièces composant l’appartement familial. De la cuisine où l’on prépare le repas avec une rigueur militaire aux chambres où se tiennent des personnages encore en retrait mais déjà prêts à s’engueuler, l’espace est strié de va-et-vient. Ceux-ci sont autant affaires de déplacements que de fragments de discussions lancés ici et là, saisis un peu lâchement et qu’on rattrape peu à peu pour en renouer les fils.

Le film repose sur un espace très cloisonné, qui entrave la concrétisation des retrouvailles, au sein duquel le cinéaste opère une série de connexions habiles entre les personnages. Il élabore une narration complexe et fragmentaire qui lie les regards sur l’histoire nationale aux relations au sein du groupe, en même temps qu’il ménage des ruptures avec cette logique narrative. Ce projet constitue la force du film de Puiu autant qu’il en affirme les limites, toujours plus apparentes.

Si le cinéaste roumain se concentre sur les rapports entre les différents espaces, les ruptures, précises et répétées, font transparaître des intentions trop systématiques. Lary, le personnage principal, accueille par sa versatilité autant que par sa silhouette pataude et large les affects qui donnent à ce film des allures de Festen. Puiu semble contre-braquer brusquement et à dessein à plusieurs reprises, comme pour mieux relancer la trajectoire du film, redonner sa beauté à la ligne droite, au cap maintenu contre vents et marées. Ce sont ainsi, à trois reprises et chaque fois pour un personnage différent, trois crises de larmes que l’on est impuissant à comprendre dans un premier temps : une femme qui pleure les infidélités de son mari plutôt qu’elle ne compatit avec la veuve ; la soeur de Lary, si autoritaire, qui s’effondre face à une communiste convaincue ; puis c’est Lary lui-même qui, violenté et humilié après une altercation pour une place de parking, sanglote parce qu’il se remémore son père. D’autres ruptures interviennent, tel un changement d’angle brusque, qui vient happer la fin d’une phrase pour offrir une amorce violente d’un personnage à qui on s’adresse. Néanmoins ces virages brusques ne peuvent empêcher l’essoufflement progressif du film.

Le film parle avant tout de la subsistance du rite à l’heure où chaque famille est secouée par des événements extérieurs, parfois même très lointains. Sebi, à qui l’on fait porter un costume pour l’introniser formellement à table, est un fanatique des théories du complot ; et la table de devenir un lieu où tous les événements marquants du XXIe siècle, de la seconde guerre d’Irak à l’attaque contre Charlie Hebdo, sont soupçonnés de n’être que des constructions politiques à des fins de domination impérialiste. Car la peur est omniprésente, comme le rappelle un des frères, soldat en permission venu pour la commémoration. Elle est notamment dans les images de la télévision, qui ne nous seront jamais montrées, mais toutes ces différends politiques dont l’importance est plusieurs fois réaffirmée ne sont qu’autant de possibilités de divergences affectives.

Le film ne va heureusement pas vers le règlement de comptes, mais le ton sobre charrie une forme d’inconséquence. Dans l’indétermination du récit, qui peut soudain éliminer la complexité des relations familiales au profit de quelques rires entre ceux qu’une même table rassemble, s’affirme le choix du retrait, de l’entre-deux vis-à-vis de sujets que le cinéaste évite avec soin d’affronter réellement. On ne peut s’empêcher de penser que cette inconséquence, ce retrait marqué, sont désormais la marque de fabrique de festivals où les films sont d’autant plus appréciés que le spectateur sort inchangé de chaque projection.

par Hugo Paradis
vendredi 13 mai 2016

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