JPEG - 56.4 ko
spip_tete

Cannes 2016

#3 Hors compétition

Nous vous rappelons que le site a désormais une seule adresse : independenciarevue.net

Vous pouvez toujours vous abonner à notre newsletter en écrivant à : independencia.revue@gmail.com

La haute, la vraie

Woody Allen rend hommage dans Café Society au meilleur film de l’année 2015, Inherent Vice de Paul Thomas Anderson. Dans la deuxième scène du film, Rose, la mère de Bobby Dorfman (Jesse Eisenberg), appelle son frère Phil (Steve Carrell), agent d’acteurs, pour lui demander de trouver du travail à Hollywood à son fils. Rose est jouée par Jeannie Berlin, la tante Reed d’Inherent Vice, qui informait Doc sur le juif-nazi Mickey Wolfmann. Elle joue la même partition : voix éraillée et nasillarde, à la limite du cri permanent, comme si son interlocuteur n’était pas à des kilomètres d’elle, mais dans la pièce à côté. Les deux scènes sont placées au même endroit de chaque film. Cet hommage à PTA est-il innocent ? Imaginons que non : tout Café Society aurait aimé rejouer l’effervescence, l’habileté et la rapidité du film de 2015. L’élégance avec laquelle PTA passe d’un endroit à l’autre, lui qui n’a besoin que d’une carte pour nous transporter, ne trouve pourtant pas d’équivalent, mais plutôt des contre-exemples chez Woody Allen.

En dehors de ce qui restera un clin d’oeil à un chef d’oeuvre, Café Society lorgne vers les stars d’antan : Greta Garbo, Paul Muni, Barbara Stanwyck. Le film pourrait être résumé à une longue énumération de noms ronflants, puisque jamais ils ne seront incarnés. C’est avec soin et ostentation qu’Allen se refuse à montrer ces “vraies gens” de la haute société cinématographique. On pourrait croire que c’est pour vanter les petites mains de l’industrie, exposer le mieux possible l’atmosphère de l’époque. Mais à trop insister sur leur absence, le cinéaste indique bien qu’il n’y a au fond qu’elles qui comptent. Or, on ne verra Barbara Stanwyck que le temps de deux plans de La Dame en rouge (1935) de Robert Florey, que Bobby et Vonnie (Kristen Stewart), la fille qu’il convoite, iront regarder. Néanmoins, Woody Allen n’a sous la main que Kristen Stewart en guise de Stanwyck du XXIe siècle : nul mépris ici, mais le réalisateur lui-même a si peu confiance en ce qu’elle représente qu’il lui fait bénéficier d’un éclairage spécifique, Stewart baignant dans un halo de lumière permanent, tel un ange tombé du ciel, ou plutôt une version déchue des vedettes des années 1930.

L’Homme irrationnel, précédent film de Woody Allen, ne ressemblait plus qu’à un squelette de scénario et de mise en scène. Parler de squelette pour une actrice a un mérite : Stanwyck et Stewart partagent le même. Cela suffit-il ? A ce que le film sente tout entier la mort, certainement. Allen fait la voix off du film, signe supplémentaire d’autorité autant qu’une manière de se retirer devant la majesté du sujet et de l’époque. La prosopopée ne semble plus très loin. Le début du film est d’ailleurs déjà le troisième acte de l’histoire du duo Eisenberg-Stewart, commencée en 2009 dans Adventureland de Gregg Mottola et poursuivie l’an dernier dans American Ultra de Nima Nourizadeh. Si le débit de Steve Carrell et Jesse Eisenberg permet à un film très lent de se laisser griser par l’impression d’une vitesse folle, c’est avant tout le scénario qui manque d’âme. Le mépris pour le scénario, qui fait l’objet d’une blague dans Café Society - un scénariste salué par Bobby lui dit qu’il n’a sûrement jamais entendu parler de lui, est une obsession française, à égalité avec l’admiration pour Kristen Stewart, sortie de Twilight et autres Blanche-Neige et le chasseur par Olivier Assayas, qui l’a engagée dans Sils Maria (lire ICI) et Personal Shopper, présenté en compétition cette année. Que le métier exact de Bobby et Vonnie nous reste inconnu, que celui de Steve Carrell reste énigmatique, voilà le symptôme d’un film hors-sol, qui ne parle plus que par maximes de son auteur, que l’édition française se plaît à regrouper sous formes d’anthologies bon marché.

Il existe, dans d’autres pays, d’autres recueils : les petits livres de blagues juives. Le film insiste à deux reprises sur l’exotisme que représentent encore les Juifs pour les Américains en 1930. Les préjugés ou les remarques tendancieuses se multiplient, tant à New-York (mais dans la bouche d’une femme qui n’en est pas originaire) qu’à Hollywood (chez un producteur). Comme souvent chez Woody Allen, Café Society commence par présenter une galerie de personnages juifs, chacun correspondant à un type (l’intellectuel communiste, la mère protectrice, le gangster). Plus étonnant est l’entre-deux dans lequel le cinéaste se place, à l’image de son film “entre les deux côtes”, l’une accueillante, l’autre moins. C’est là une défense de son cinéma, plein de vedettes contemporaines mais solidement arrimé à l’Est ; c’est aussi une manière de jouer sur tous les tableaux : l’inconséquence et l’esprit de sérieux, les petites gens et les stars, l’antisémitisme et le Hollywood juif.

Louis B. Mayer est mentionné dans le film, mais rétrospectivement, c’est à une phrase de JLG sur Irving Thalberg qu’on pense : “Irving Thalberg a été le seul qui, chaque jour, pensait 52 films” ; Allen pense deux films par an, on dit que c’est trop, il semble que ce ne soit finalement pas assez.

par Aleksander Jousselin
lundi 16 mai 2016

Accueil > évènements > festivals > Cannes 2016 > #3 Hors compétition