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Cannes 2016

#6 Compétition officielle

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Le brouillon et la copie

Peut-être l’ouverture de Ma Loute a-t-elle été pensée comme un piège. Passés quelques plans carte-postale sur la côte d’Opale, arrive une voiture avec à son bord des bourgeois de Tourcoing (Fabrice Luchini et Valeria Bruni-Tedeschi, bientôt rejoints par Juliette Binoche) : une occupante du véhicule loue alors à grands cris la beauté des environs. On comprend vite les ressorts de la séquence. Le spectateur et la bourgeoise ont occupé, au moins le temps de quelques images, la même place. Ne caricaturons pas : il ne s’agit pas de nous assimiler aux bourgeois dégénérés joués par ce que l’aristocratie du cinéma français a de plus déplaisant, autosatisfait et affecté. Nous allons vite nous désolidariser de leur regard en vertu d’un changement notable par rapport à P’tit Quinquin, déjà irritant : notre regard ne se porte plus en priorité sur de pauvres bougres du Pas-de-Calais, sortis des bas-fonds de la consanguinité (lire notre édito de l’an dernier ICI), mais sur cette bourgeoisie ahurie dont les prolétaires s’amusent aussi. Ils semblent même, de temps en temps jeter un coup d’oeil au public.

Quelle place peut-on donc élire pour mieux voir Ma Loute ? La réponse, une fois n’est pas coutume, sera convenue : celle du critique. Non pas celui qui distribue les bons et les mauvais points en fonction de ses goûts, qui loue ou fait des reproches, mais celui qui écrit d’abord pour se protéger. Le premier geste critique est de se mettre à l’abri d’un danger, ici celui de concéder à un film presque irregardable une beauté ou une grandeur. Celles qu’on prête à Ma Loute ne sont que le corollaire d’une incroyable bêtise politique, systématiquement contrebalancées par le comique bouffon dont Dumont est désormais le maître. Pour une photographie uniformément grise, un homme obèse dévalant les dunes comme un tonneau ; pour une vue imprenable sur la mer du Nord, les boutons d’un prolo et les prothèses de Luchini. Si l’on refuse d’opposer selon la méthode insipide de Dumont la beauté de la région à la crasse de ses résidents, le va-et-vient ne fonctionne plus, et empêche plutôt d’admirer comme de rire.

Adoptons alors la méthode inverse, et demandons-nous à quoi ressemblerait Ma Loute sans les grimaces outrées de ses protagonistes, sans la démarche moins absurde que vantarde de ses professionnels, sans les cris que poussent dans le dernier tiers du film notre trio de stars. La réponse est là aussi très simple et attendue : à un film académique de plus, selon le qualificatif que d’habitude la critique hexagonale affectionne tant pour vilipender des productions françaises attachées au film d’époque. Ce serait vraiment le film policier complètement raté ou la comédie vulgaire dont P’tit Quinquin n’était que l’esquisse.

Cherchons à échapper à la grande confusion qu’orchestre Bruno Dumont. Ma Loute est un chef-d’oeuvre du genre. Le film abrite en son sein deux personnages qui en sont les véritables héros malheureux, les policiers Machin et Malfoy (un obèse et un maigrichon), copies de Carpentier et Van der Weyden, les deux flics de la série du cinéaste. Les deux collègues n’enquêtent pas réellement sur la disparition des bourgeois de la côte, qui n’est un mystère que pour eux-mêmes, puisque le spectateur aussi bien que les prolétaires savent parfaitement que ces derniers les tuent pour les manger, ultime subtilité d’un film dont le propos politique ne pèse pas lourd. Le mésusage du terme “burlesque” fait le reste : on l’utilise désormais pour justifier la pantalonnade, et transformer le ridicule en art. Tout est permis mais rien n’est troublé, et le film de Dumont semble se moquer complètement des deux seuls personnages qui enquêtent sur la différence au coeur de la véritable intrigue du film. Ma Loute, jeune garçon qui transporte les bourgeois d’une rive à l’autre et rapporte à sa famille de la chair fraîche, s’éprend en effet d’une fille de Tourcoing venue en villégiature avec sa famille, Billie. Les sentiments sont réciproques, mais le film sème le doute : Billie est-elle un garçon qui se fait passer pour une fille ou une fille qui se déguise en garçon ? La solution est toujours la même, qu’il s’agisse du coupable des meurtres de P’tit Quinquin ou du genre de Billie : peu importe. Pourquoi pas ?

Demeurent néanmoins deux “pourquoi”, puisque Ma Loute va tabasser Billie quand il lui découvrira une paire de couilles. Pourquoi dresser un portrait des prolétaires du Pas-de-Calais en homophobes haineux, sinon pour obéir à la vraisemblance sondagière dont le film fait mine de s’affranchir sous son vernis loufoque ? Et pourquoi, si tel est l’horizon du film, ne pas prendre au sérieux ceux qui considèrent qu’on est soit fille soit garçon ?

On nous répondra que Dumont n’a pas à se justifier, que nous prenons tout au sérieux. C’est vrai, après tout, l’art n’ayant peut-être à répondre de rien, en toute inconséquence. On cherchera néanmoins en vain du côté de la grandeur artiste de Huit et demi la référence de la scène où Machin s’envole comme un ballon, pendant grotesque de celle dans laquelle Valeria Bruni-Tedeschi flotte gracieusement dans les airs : le modèle en est une séquence autrement plus réussie, quand Harry Potter fait voler la tante Marge dans Le Prisonnier d’Azkaban d’Alfonso Cuaron (voir ICI). La beauté a ses limites que la magie ne connaît pas encore.

par Aleksander Jousselin
mercredi 18 mai 2016

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