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Cannes 2016

#7 Semaine de la critique

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Let’s Play

Deux jeunes hommes, dans une forêt en apparence infinie, errent, jouent, chassent des animaux sauvages ou déterrent des champignons enfouis sous des rochers. Ce sont peut-être des déserteurs ; les deux hommes sont beaux et peu prolixes. Tiraillés l’un par l’autre, ils composent dans leur fuite une société exclusive. On pointe le fusil ici et là, par jeu, mais au détour d’un plan se révèle la présence de deux étrangers, eux aussi armés d’un fusil. L’arme est un moyen de défense mais menace aussi de mort son possesseur, le désigne comme cible. Peu de mots sont échangés, l’un des jeunes hommes baisse son fusil mais les intrus les abattent néanmoins.

On pense à un Let’s play vu sur Youtube (voir ICI), où l’on suit deux joueurs sur le mode DayZ du jeu Arma 2. Dans ce mode de jeu, le joueur doit survivre dans un monde dépeuplé d’où surgissent parfois des zombies. Il s’agit surtout d’exploration, et chaque joueur est livré à lui-même, à moins de jouer avec un ami comme c’est le cas ici. La mort de l’avatar est irréversible, et implique de reprendre à zéro la partie. Dans ce Let’s play, les deux joueurs font face à l’irruption d’un autre couple de joueurs dont ils ne connaissent pas l’intention. Ils prient pour que ceux-ci s’éloignent et ne croisent pas leur route ; chacun étant armé, il est peu probable qu’aucun ne tire. Ils se voient finalement obligés d’exécuter ces deux joueurs sans sommation, par pur acte préventif, geste qui hantera la suite du Let’s play, dont ils reparlent à plusieurs reprises afin de le justifier. L’interface informatique contenait la mort et la résumait à quelques dizaines d’heures de jeu perdues.

Ici, l’interface n’est pas la conscience du caractère virtuel de l’existence des autres et de l’acte du meurtre, mais une légende énoncée en quelques plans mimant le documentaire, dans laquelle le loup ne dévore pas simplement les gens mais tombe amoureux de la jeune fille. Faut-il alors tuer celui que l’on croise ? La désertion, la fuite impliquent-ils d’être seul au monde ? Pourquoi l’amour semble t-il faire exception ? Y a-t-il meurtre parce que l’autre partage notre sexe, et cohabitation parce qu’il renvoie, à travers la différence des genres, au principe fondateur de l’espèce ? Une jeune fille vient reprendre l’errance des jeunes hommes abattus plus tôt, et erre dans la forêt et les lacs comme les personnages d’Oncle Boonmee. Les séquences de baignades nus voient un jeune homme fureter autour de la jeune fille, en train de flotter yeux fermés face au ciel. Un loup surgira, se révélant être l’un des jeunes hommes abattus plus tôt. Les signes se multiplient : un âne blessé, une disparition. Une battue est organisée et la forêt, jusqu’alors grand champ à creuser pour y mourir, accueille un semblant d’organisation. Dans cet espace où ne semblent s’ébaucher que des cheminements primaires, le rapport aux autres bute sur un devenir-autre, l’action sur le caractère improvisé des règles qui régissent cet univers.

Le principe du Let’s play est de transformer le jeu en spectacle pour ceux qui regarderont la vidéo. Dans Happy Times Will Come Soon, Comodin joue pour nous avec le cadre de la forêt et le motif de l’errance. Il doit inventer en fonction de ces thèmes la dramaturgie du film, se les appropriant de la même manière que le joueur de Let’s Play doit renouveler l’imaginaire du spectateur. Les tâtonnements et les longueurs, comme le reste des idées du film, sont tous symptomatiques d’un travail de recherche en train de se dérouler sous nos yeux. Si la dramaturgie est bancale, c’est que l’exploration est balbutiante et peut-être écrasée sous ses modèles (Apitchapong Weerasethakul, pour ne citer que lui). Et le film de se reposer de plus en plus sur des « trouvailles » au fur et à mesure de son avancée (comme cette battue lancée dans un rock flamboyant). C’est hélas quand il semble se stabiliser, trouver son rythme, qu’il déçoit le plus, sacrifiant dans sa dernière partie à des compositions géométriques systématiques, les scènes dans la prison où le jeune homme finit étant les moins réussies. C’est comme si la perte de contrôle avait contaminé le film jusque dans ses séquences les plus écrites, dont les balises se révèlent alors impuissantes à retenir le spectateur, qui regarde sans jouer.

par Hugo Paradis
mercredi 18 mai 2016

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