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Cannes 2016

#9 Compétition officielle

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M. Patate à Pôle Emploi

Il est difficile d’imaginer à quoi ressemblera le prochain film de Ken Loach, qui vient de donner au vieillot son épure, un peu comme un fac-similé d’estampe japonaise déterrée de chez un bouquiniste de Saint-Michel. Daniel Blake pourrait s’appeler Frank ou Pascal. S’il a le physique d’une pomme de terre, Daniel n’en a ni les aspérités ni même la densité ; sa peau ne recouvre qu’une opposition, celle de la bonté désargentée face à l’administration dont Ken Loach dénonce l’automatisation et la déresponsabilisation croissante.

Ken Loach condense en une séquence deux motifs du cinéma de Fincher. Le premier est un homme, souris en main face à l’écran d’un ordinateur, où se concentrent les enjeux du récit. Le deuxième est le montage d’une scène intense et dramatique en un enchaînement de fondus au noir répétés, comme une perception retardée, somnolente de la violence. Etonnante scène où, chez Ken Loach, l’enjeu est pour Daniel d’arriver à remplir et valider un formulaire en ligne. Daniel ne s’y connaît pas en informatique, et porte en étendard un stylo comme un attribut du prolétariat. Les fondus relancent constamment l’intensité de l’action : va-t-il réussir à valider son formulaire ? Daniel serait-il non seulement inadapté, mais également con ? La souris pèse sur la table, et on dirait que Daniel veut frotter l’écran avec... Rarement la violence de la société moderne sera apparue aussi peu conséquente.

I, Daniel Blake est ce qu’on appelle “un film à message”, mais il nous faut attendre l’enterrement du pauvre Daniel pour que l’on écoute, avec l’assemblée réunie, la lettre d’adieu qu’il a rédigée. La mère esseulée qu’il avait aidée dans le centre d’allocations chômage où elle faisait un scandale (Bitch better get my money) se charge en retour de la lecture. Au risque de spoiler, révèlons la réalité de la lutte des classes que les dernières décennies de cinéma se sont attachées à occulter. Voici, de mémoire, quelques phrases de ce discours : « Moi, Daniel Blake, je ne suis pas un numéro de sécurité sociale, je ne suis pas une tache sur l’écran de votre ordinateur, je ne suis pas une ligne dans vos statistiques, […] je suis un être humain ». Validant un implacable darwinisme social, la mort sanctionne le propos de la tribune. Le film se donne ainsi comme un inoffensif constat d’échec, dont les raisons sont à chercher tout près, dans les vérités générales. L’humanité est une vieille chose, et sa valeur est à la mesure de son inadaptation aux demandes du temps. La thèse parait peu stimulante, mais la cruauté de la mise en scène lui donne paradoxalement son sel : le film prend en effet une allure tout à fait vertigineuse dès lors qu’on s’interroge sur la possibilité que les pommes de terre émargent à Pôle emploi.

par Hugo Paradis
jeudi 19 mai 2016

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