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Cannes 2016

#10 Hors compétition

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Bernie et les professionnels

Dans Ocean’s Eleven (2001) de Steven Soderbergh, Julia Roberts et George Clooney incarnaient un couple séparé : lui s’apprêtait à commettre le casse du siècle dans le casino du nouveau compagnon de son ex, elle était spécialiste de la peinture française du XIXe siècle. Réunis autour d’une table de restaurant, les deux personnages se remémoraient le temps passé ensemble. Danny Ocean, joué par Clooney, prononçait alors cette phrase : “Je confonds toujours Monet et Manet ; lequel a épousé sa maîtresse ?”. La plaisanterie ne se situait évidemment pas sur le terrain pictural, mais sur la confusion, certes approximative, entre Monet et “money”. La petite histoire se poursuivait, sur un ton tendu, dans l’attente de l’arrivée imminente du patron du casino : oui, Monet a épousé sa maîtresse et Manet a eu la syphilis. La grande histoire se déroulait dans une ambiance beaucoup plus calme : en deux heures, Clooney et consorts videraient l’établissement de tous ses fonds. On comprenait alors mieux le sens de la blague : le grand art est désormais moins celui des belles compositions que des bandits qui savent se tenir, morale convenue pour un film modeste.

Quinze ans plus tard, Julia Roberts est toujours une professionnelle. Elle produit l’émission de conseils boursiers que présente George Clooney, plus baratineur que jamais. Les temps n’ont en réalité guère changé : il y toujours a la petite et la grande histoire. D’un côté, un petit actionnaire d’une société financière prend en otage le présentateur et demande au PDG des explications sur des pertes spectaculaires et soudaines en bourse. De l’autre, l’habituelle fraude à laquelle s’adonne ledit PDG pour augmenter ses profits. Il y a aussi la fin des belles compositions et le triomphe de la vulgarité télévisuelle, une affaire de gros sous.

Que s’est-il produit de nouveau, alors ? Les choses vont plus vite. Le modèle de Jodie Foster cinéaste est peut-être, avec Soderbergh, multipliant les espaces sur le globe, David Fincher et sa vitesse narrative - il suffit d’entendre les premières mesures de la bande son pour s’en convaincre, pastiche des compositions du duo Trent Reznor/Atticus Ross. Au lieu de ralentir le rythme, Jodie Foster s’est fondue dans la vitesse effrénée de la télévision : c’est visiblement avec un entrain ambigu qu’elle montre les excès spectaculaires de l’émission de Lee Gates, le personnage incarné par Clooney. L’époque est à la dégénérescence, mais aussi à la vérité et à la transparence, comme le film ne cesse de le répéter. L’idée de la télévision s’incarne moins dans la télécommande que dans l’adage “la télé commande”. Money Monster, titre partagé avec le programme en question, prend l’assertion au pied de la lettre.

Constamment bruyant, le film carbure au direct et au flux ininterrompu des actions et des images. De Reijkjavik à Séoul, en revenant à New York, chacun est devenu spectateur captivé de l’émission, obéissant une pulsion de mort de mieux en mieux connue depuis l’année dernière, notamment lors des “éditions spéciales” durant plusieurs jours après les séries d’attentat à Paris et Bruxelles. Sur le canapé, on passe d’un écran à l’autre, du smartphone à la tablette, rivés sur le spectacle de la mort en direct. Dans Money Monster, concentré autour d’un show qui devient prise d’otages improvisée pour redevenir une mise en scène, rien ne semble exister en dehors du flux continu de l’information. Tenir l’antenne 24h/24 étant désormais un lieu commun, l’idée est moins de ne pas s’épuiser que de sans cesse relancer le storytelling, quitte à avoir un temps d’avance sur ce qui est train de se jouer. Si le preneur d’otages Kyle Budwell pensait pouvoir fixer les règles, il ne fait que révéler son impuissance et son amateurisme sur la durée. Rodée au direct, la mort effraie à peine la productrice de l’émission Patty Fenn, prête à mettre en danger Lee Gates pour faire un cadrage plus réussi sur le terroriste en herbe. De sujet, celui-ci passe à objet, renversement qui n’est pas sans rappeler l’inconscience des journalistes de BFM lors de l’attaque de l’Hypercacher et les évènements de janvier 2015.

Si Clooney nous parle depuis la télévision, sa comparse Roberts fait le chemin inverse. Elle peut parler au plateau via l’oreillette sans risquer le ridicule auquel s’expose le citoyen enragé devant son poste quand il éructe face au JT. Le preneur d’otages peut bien connaître son quart d’heure de gloire, il n’entend pas le retour. Celui qui, non content de placer l’homme au centre de tout, est lui-même le centre du monde n’est pas un humaniste. Le rôle est réservé à Clooney, seul à pouvoir nous parler en même temps qu’il est parlé par la voix de sa productrice, comédien et homme politique à la fois. A la fin, Clooney, converti à la bonté, pourrait offrir une voix de plus à Clinton ; la mort du preneur d’otages, éternel marginal, en enlève une à Sanders.

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
samedi 21 mai 2016

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