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Cannes 2016

#11 Compétition officielle

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Richard et Virginie

Une jeune femme noire annonce qu’elle est enceinte. Elle est filmée en plan rapproché ; on voit un torse, un visage. A cette annonce répond le visage d’un homme blanc, comme en contre-champ. « C’est bien », fait-il simplement. Le troisième plan les découvre assis l’un à côté de l’autre, l’homme à gauche de la femme, quand le montage des plans précédents suggérait qu’il lui faisait face. Cette rupture indique ce que le couple a d’insaisissable, ce qui pour nous restera en retrait durant tout le film. Ce n’est pas leur intimité qui sera racontée, mais leur persécution, celle que la police de Virginie va infliger aux époux partis se marier à Washington, parce que de couleur différente.

Jeff Nichols se démarque des autres films vus en compétition par la sobriété de son style, loin des éclats virtuoses et des trouvailles qui ne manquent jamais de parsemer les sélections cannoises. A l’opposé d’un Aquarius comme d’un Toni Erdmann (lire ICI), le film ne cherche jamais à souligner l’originalité de son regard. Ici, tout est plutôt question d’efficacité. La première séquence d’arrestation est magnifique dans son économie de moyens, trouvant sa force dans la pesanteur de la nuit. Alors que le jour s’achève, le chemin sur lequel sont garées plusieurs voitures voit l’une d’elles s’ouvrir tandis que des silhouettes indistinctes en sortent. Ce sont des taches de nuit dans le paysage tranquille et dépouillé des campagnes de Virginie ; une main se pose sur une poignée de porte, et on s’introduit silencieusement dans la maison des victimes. On pense à ces lignes d’Etoile distante de Roberto Bolaño : « Et à leur suite la nuit pénètre dans la maison […]. Et quinze minutes plus tard, peut-être dix, quand ils partent, la nuit ressort, tout de suite la nuit entre, la nuit sort, efficace et rapide. » Soudain de la campagne nocturne sourd une menace silencieuse, d’un ordre bien supérieur à celui du couple. L’homme est toujours en deçà de l’Histoire, qui traverse l’intimité discrète du couple sans pouvoir l’ébranler.

La force de Loving est de rester aussi près que possible du couple sans jamais pénétrer leur relation, sans laisser non plus la grande histoire la contaminer ou l’emporter dans un mouvement transcendant. Les visages fermés, butés de Mildred et Richard ne disent jamais beaucoup, et leurs mots sont rares. Leur amour est comme un postulat d’autant plus inamovible qu’il n’est jamais prouvé. Loving est le nom de famille de Richard ; le sentiment l’identifie et n’a pas être défendu. L’homme ne s’intéresse pas aux avocats de l’American Civil Liberties Union qui leurs proposent de se ressaisir de l’affaire pour faire évoluer la législation en faveur des couples mixtes au niveau fédéral. Deux mouvements se mettent alors en place. D’un côté se dessine la trajectoire personnelle du couple, que la police de Viriginie peut à tout moment faire arrêter en vertu de l’illégalité de leur mariage. Ils vivent entre leur campagne natale, sans droit de résidence, et la ville où les accueille une tante, dans un autre Etat. De l’autre, une trajectoire juridique et médiatique voit la presse nationale s’intéresser à Richard et Mildred, tandis que deux avocats s’efforcent de « coacher » le couple en vue de faire casser l’arrêt par la Cour Suprême. Les personnages les plus hauts en couleur sont bien ces avocats, l’un engoncé, brillant et un peu débordant dans son costume étroit, l’autre bouffon avec ses grands yeux ahuris et son physique d’escroc raté. S’ajoute à eux, comme pour combler le déficit expressif du couple, le journaliste de LIFE qui s’introduit chez les époux le temps d’un dîner. Ni l’effervescence médiatique ni les procès n’entament cependant réellement Mildred et Richard, qui continuent leur vie de couple quasi muet. Il n’y apparaît ni fragilisation du couple par l’actualité qui l’entoure, ni intérêt des victimes pour le traitement de leur affaire, et les époux de refuser d’assister à l’audience finale, comme si le monde s’arrêtait aux frontières de leur terre natale de Virginie.

L’attachement à cette terre semble être le moteur de tout le film, sa vibration profonde. S’ébauche ici un beau portrait d’une Amérique bornée dans son amour silencieux du sol natal. Le rapport à la terre est premier, et l’on y revient quitte à rester en butte aux injustices morales et à la réprobation des autres. Richard veut vivre chez lui ; il se moque bien du combat de l’ACLU, et son horizon quotidien est la maison qu’il veut construire pour sa femme. Il est fréquemment montré en train de superposer des briques entre des couches de mastic, et c’est dans les gestes de ce travail symbolique que se joue leur décision de quitter la sécurité de la ville pour rentrer chez eux, en Virginie. Un montage parallèle montre d’un côté Richard sur un chantier en train de faire monter une lourde charge par un système de treuil, et de l’autre ses enfants jouer à la balle dans une rue. La charge tombe, manquant de tuer Richard, mais ne cause finalement aucun dommage ; l’un des enfants courant après la balle se précipite par contre sur la trajectoire d’une voiture arrivant à pleine vitesse. L’incident, que Mildred imputera à la ville pour décider Richard à rentrer à la campagne, est ainsi contenu en creux dans le travail de l’homme, qui abrite sa propre violence. En comparaison, l’enjeu du procès semble flotter sans grande conséquence à l’arrière-plan, et le traitement de l’audience est minimal : quelques plans se succèdent sur les avocats qui se présentent et avancent quelques phrases, sur un arrière-plan flouté, symbole qu’on ne fait qu’effleurer sans l’inviter à jouer un rôle.

Loving ne laisse aucun mouvement supérieur traverser ce couple anodin, n’érige pas l’amour en sentiment libérateur mais, plus prosaïquement, en force de cohésion physique. « Il prenait soin de moi » dira simplement Mildred des années plus tard, quand on l’interrogera sur son mari, mort dans un accident de la route. Loving est plus grand qu’il n’y paraît ; sous l’apparence du fait historique, le film propose un récit souterrain, lui allégorique. C’est celui, muet, du déracinement et du retour à la terre que les Etats-Unis d’Amérique ont peut-être toujours raconté.

par Hugo Paradis
samedi 21 mai 2016

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