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Cannes 2016

#14 Compétition officielle

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A fond la forme

Entretien avec Michel Rougemont, qui nous accueille dans son wagon redécoré pour l’occasion en tente de campagne d’un général romain, à moins de cinquante-quatre heures de la remise de la palme.

HP - Michel, pourquoi les initiales de Nicolas Winding Refn sont-elles inscrites à l’écran durant tout le générique de début ?

MR - Je crois que ça en dit assez long : Refn a créé une sorte de marque. Le logo ressemble d’ailleurs à celui de YSL. C’est le genre de réalisateur qui fait de son nom une marque, un peu comme Gaspar Noé. Ses films ressemblent à des produits. Il signe comme un créateur de mode, pas comme un cinéaste. C’est intéressant parce qu’un film comme The Neon Demon est également un épiphénomène dans un projet plus global. Comme si Refn était un professionnel de l’événementiel dont le film ne serait qu’une étape de l’événement.

HP - On imagine les réunions marketing d’une marque de luxe qui étudie des propositions ; ce film en serait une. Autant la première partie témoigne d’une ambition singulière, d’une interrogation sur la beauté et la mode, et ce type de sujets se prête bien à des expérimentations formelles, autant à la fin le film cherche à tout prix une solution, une porte de sortie. Chez Refn, ce genre de résolution passe hélas uniquement par le scénario. Le film est bien moins intéressant une fois passée la première demi-heure, après la séquence dans la boîte de nuit, dans laquelle les clignotements intermittents de l’écran, qui passe du noir complet à des visages écarlates sur un fond opaque, suggèrent la dimension évanescente de la beauté comme le surgissement possible de l’horreur, de la déformation et confirment que les personnages sont interchangeables, comme si l’individu était nié.

MR - Ces séquences marchent aussi par rimes, par échos, comme celle où le personnage principal fait un shooting sur fond blanc. Ces propositions visuelles rejoignent le sujet du film, la destruction de la beauté par la beauté elle-même, devenue indigeste. Le début est prometteur : sa lenteur, son aspect ouaté retiennent l’attention avec les jeux de miroir, les disparitions… Mais à partir d’un moment, ça devient une lenteur d’ambiance, comme on pourrait parler de musique d’ambiance.

HP - Le début est vraiment intéressant. Tous les films de Winding Refn parlent, à leur manière, d’une esthétique de l’art pour l’art. Le scénario de celui-ci parle beaucoup du cinéaste lui-même. La déception vient du fait que The Neon Demon reste un film de Refn comme les autres, un de plus : les mêmes procédés scénaristiques, le même rapport à l’intérieur du corps.... L’interrogation de Refn dans le dossier de presse du film n’est pas anodine : « Pouvais-je faire un film d’horreur sans l’horreur » ? Il pose la question uniquement parce qu’il se sait incapable d’y répondre.

MR - Etrangement, il parle du sexe comme d’un appétit, et dans une scène, la maquilleuse parle des rouges à lèvres en affirmant que leur nom renvoie toujours soit à la sexualité, soit à la nourriture. Ça devient la même chose dans le scénario, et Refn, qui fait dans l’imagerie, se heurte toujours à son fantasme de papier glacé. C’est une beauté sans revers. On peut y voir le côté le plus intéressant du film, et du cinéma de Refn en général. Derrière l’apparence, il n’y a rien : on ne peut pas aller voir derrière la beauté. C’est une surface contre laquelle on bute toujours. Du coup, tout le monde à raison : ceux qui sont fascinés par Refn comme ceux qui le traitent de pubard. C’est vraiment un film dans lequel dire « je suis un pubard » n’est pas un problème. Ce n’est même pas un cinéaste des années 80, il arrive 30 ans après l’apocalypse.

HP - Le film avance en connaissance de cause. C’est dommage car l’ouverture lançait une piste que le film n’exploite pas : le premier photographe, qui devient le copain de la fille, la regarde vraiment comme un psychopathe, et quand il commence à la suivre, on se dit qu’il va exiger d’elle qu’elle lui appartienne, parce qu’il a été le premier à la photographier. Je trouvais intéressant que dans ce circuit d’images publicitaires, on en revienne à cette idée de la première fois. Mais Refn est obsédé par la beauté : le monde est beau, point final.

MR - On sent que les pubards sont fascinés par un film comme 2001, l’odyssée de l’espace, et en même temps ils n’ont pas envie de faire des films, ils veulent seulement inventer des concepts de films. La scène du défilé où le personnage voit un triple triangle de néons et subit une métamorphose est inintéressante : ces néons constituent un signe, que l’on est censé prendre comme un agent de la transformation. Refn donne d’emblée une signification précise à ce signe, ça relève d’une pure intention. Dans 2001..., le signe abritait un mystère.

HP - C’est le problème de Refn : d’un côté il a des plans, de l’autre des idées, et les deux ne raccordent pas forcément. Refn s’intéresse à l’imagerie, mais quand il se rend compte qu’il n’arrive pas à en faire un film, même si certaines images sont très réussies, il se repose sur le scénario. Lorsque le défilé débute, c’est frustrant : on aurait voulu voir le défilé, ce qu’il y a autour, les temps morts, or on reste sur le clignotement interminable des néons. Le film m’aurait intéressé s’il avait exploré l’envers du défilé.

MR - La seule manière de se confronter à l’altérité chez Refn, c’est à travers les mannequins plus âgées qui mangent les autres. Je pense maintenant plus à Black Swan de Darren Aronofsky qu’à Mademoiselle de Park Chan-Wook auquel nous voulions d’abord le comparer. C’est aussi un film sur l’altérité, mais elle est figurée dans un seul personnage, la danseuse incarnée par Natalie Portman.

HP - Chez Refn, le geste est simple : on plonge la main dans le corps de l’autre pour en retirer tel organe.

MR - Gaspar Noé faisait ça aussi dans Enter the Void, quand sa caméra volante finit par entrer dans un vagin. Mais dans The Neon Demon, il y a vraiment une altérité indépassable puisqu’on revomit l’autre. Dans Black Swan, l’autre, c’était soi-même.

HP - L’ampleur visuelle, certains aspects du décor renvoient pour moi à Park Chan-Wook, mais je dirais que Refn se rapproche plutôt des ambitions formelles de Xavier Dolan, également en compétition cette année avec Juste la fin du monde.

MR - Dolan cherche vraiment quelque chose du côté des acteurs, ce n’est pas la même chose, il veut être lyrique. Je pense que Park Chan-Wook est bien plus innocent dans son jeu avec les codes que Refn, qui veut dépasser l’émotion et le second degré, revenir de tout. Il y a plus de latitude chez Park. Refn, c’est le cinéma branché : il paraît détaché par rapport à tout ce qu’il filme, ce qui est plutôt ennuyeux. 4.2, quoi. J’aime vraiment le début du film, j’avais de l’espoir, mais…

HP - Pareil, 4.5. Merci Michel.

par Hugo Paradis, Michel Rougemont
mercredi 25 mai 2016

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