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Cannes 2016

#15 Compétition officielle

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Dessinez-lui un mouton

Xavier Dolan est tel un gamin hargneux qui viendrait vous taper dans les jambes pour que vous regardiez son dernier dessin, et qui ne cesserait de vous relancer au moindre nouveau trait de crayon qui fait sa fierté. Inertie ou bienveillance coupable du milieu pour un cinéaste qui reste (encore) jeune, Dolan n’en finit pas de revenir hanter les écrans cannois. Juste la fin du monde est presque un huis-clos. Le film est adapté d’une pièce de Lagarce dont l’enjeu est d’arriver à dire adieu, de mettre en mots l’indicible. C’était déjà l’objet du lent arrachement que constituait Mommy, ou encore de certaines séquences des Amours imaginaires. Le ton est cette fois plus grave encore : à la séparation amoureuse, puis à la séparation familiale, succède la séparation d’avec la vie.

Dolan resserre un peu plus ce cadre qu’il a toujours érigé en écrin autour de son casting : lors d’une première séquence de retrouvailles entre Vincent Cassel, Léa Seydoux, Marion Cotillard, Nathalie Baye et Gaspard Ulliel, il fait la part belle aux plans rapprochés, visage contre visage, dont la succession permet de surligner à quel point chacun est unique. Léa Seydoux est toute en bouts de phrases hachées, telle une tondeuse défectueuse, qui resterait éternellement en phase de démarrage. Cotillard privilégie une diction balbutiante. Quant à Cassel, c’est un dos rentré, une silhouette fermée capable d’entrer en une soudaine éruption de violence verbale, face à un frère sur le retour à qui il reproche son désintérêt. Dolan met toujours en scène des ruptures soudaines, des brusques pulsions qui saisissent des personnages supposés flamboyants, et que vient soutenir un bon goût de tous les instants. L’omniprésente musique le rappelle, le cinéma peut être affaire de jonglerie, le tout est de tenir le rythme.

Le cool est d’abord affaire de tempo, et Dolan de reprendre ce principe pour tenter de filmer la musique autant qu’il filme les hommes et les lieux. La réputation d’esthète de Dolan n’est plus à faire. Mais quelle profondeur accorder à la parade ? Entre l’ouverture du film et sa scène finale, deux séquences pourraient répondre à la question : dans la première, la musique dicte le montage ; dans la seconde, on la devine prête à catapulter un générique final.

Le cinéma de Dolan se retourne sans cesse sur lui-même, en une course effrénée contre le vide. Il s’agit, pour permettre à des plans grotesques d’exister (des contre-plongées du personnage principal alors enfant, porté à bout de bras par son père sur fond céleste), d’y accoler un autre grotesque, référencé et reconnu de tous, comme si de la rencontre naissait un dévoilement miraculeux. “Dragostea din tei” d’O-Zone, d’abord musique intra-diégétique, sortant d’un poste radio dans la cuisine où l’on demande à Suzanne, la jeune sœur, de danser, alors que celle-ci se rétractait, devient extra-diégétique, comme “On ne change pas” de Céline Dion dans Mommy. Le contrepoint peut-il être simplement esthétique ? Quelle valeur donner à la contradiction ?

On a pourtant, au détour d’une séquence, la sensation d’un talent réel, latent sous les oripeaux dont raffole Dolan, et qui à défaut de faire de lui un grand cinéaste a su lui acheter une respectabilité de festival. On espère voir une forme de maturité soigner peu à peu ce cinéma adolescent, qui met la musique trop fort en tambourinant contre la porte de sa chambre, parce que c’est encore la manière la plus simple d’exister.

par Hugo Paradis
jeudi 26 mai 2016

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