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Cannes 2016

# 16 Hors compétition / Compétition officielle

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Les médecins de l’ordre

Un même motif irriguait La Mort de Louis XIV et La Fille inconnue en cette soixante-neuvième édition du festival de Cannes, celui du diagnostic médical. Le film d’Albert Serra est une succession d’improvisations de Jean-Pierre Léaud dans le rôle du roi agonisant, atteint d’une gangrène à laquelle les médecins royaux ne croient pas : ils se révélent incapables de soigner le mal mais se refusent à faire appel à d’autres spécialistes. Le film des frères Dardenne met en scène un médecin, Jenny, dont les diagnostics médicaux sont les bons mais se voit impliqué indirectement dans la mort d’une jeune femme : elle avait refusé d’ouvrir la porte à l’inconnue en dehors des heures d’ouvertures du cabinet.

Louix XIV comme Jenny sont avant tout au centre d’une incommensurable solitude. Le premier est une silhouette lourdement vautrée dans son lit et ses parures, face au regard pesant des médecins et du valet, qui semblent constamment lire tout geste du roi comme un signe à interpréter. Donner des indices de guérison ou d’aggravation de la maladie sont la seule activité concédée au roi, et l‘exercice de la politique - les conseils des ministres avortés, la fortification des défenses côtières en suspens - s’efface devant l’enjeu premier : la dimension temporelle du pouvoir. Jenny est un médecin brillant, mais est aussi très seule, proche de ses malades seulement. La relation ne s’établit pour elle qu’au travers du dispositif de la consultation ; célibataire, elle vit sans autres attaches visibles que son cabinet et ses malades.

Chez les frères Dardenne, le diagnostic est au centre de la relation conflictuelle entre Jenny et son stagiaire, celui-ci étant incapable d’analyser correctement les symptômes des patients. C’est ce rapport de forces qui conduit Jenny, par ailleurs médecin attentionné et impliqué, à refuser sur un coup de tête que le jeune stagiaire aille ouvrir la porte à l’inconnue qui sonne. Celle-ci était en fuite, comme le révéleront plus tard des images de vidéo-surveillance ; on la retrouvera morte dans un fossé, et Jenny de reprendre le cabinet pour mener l’enquête et identifier l’inconnue.

Le Louis XIV de Serra est au contraire absolument présent, pesant de toute sa masse sur le lit qui accueille son agonie. La circulation est au cœur des préoccupations des médecins, qui cherchent dans le semblant d’appétit du roi les signes de son rétablissement. Le roi accepte ou non les traitements et conseils de son valet ou des médecins ; il importe moins de sauver le corps que de préserver la figure d’autorité. C’est ainsi qu’il faut attendre la mort du souverain pour enfin en fouiller les chairs, déterrer les viscères sous la splendeur des habits royaux. Le roi se meurt et c’est là le mouvement en pente égale du film, dans un statisme qui n’a d’égal que l’absolue certitude de la survivance des symboles.

Jenny mène l’enquête à sa manière, à travers les patients qui viennent à elle. La maladie ne devient plus dérèglement de l’organisme humain mais symptôme d’une conscience mal à l’aise, d’une vérité enfouie, que l’on ne souhaite pas exprimer. On consulte pour se confesser, ou du moins donner au médecin les signes qui feront progresser l’enquête. En même temps, Jenny renvoie chacun à ce qu’il lui incombe de faire. Le diagnostic est moral, délivre le corps de ce qui l’alourdit. Telle est la rédemption de Jenny, qui a refusé à son stagiaire d’aller ouvrir pour assurer son autorité. La faute originelle est là, dans la personne de ce stagiaire un peu rudoyé qui décide ensuite d’arrêter la médecine, puis de la reprendre en fin de film. L’enquête est dans les gestes du médecin, et le film d’accompagner les déambulations de Jenny d’un patient à l’autre, comme si les signes progressifs du mal se révélaient dans la répétition. Personne n’a commis le meurtre : il est le fruit d’une violence instituée en marché, la prostitution, et la conséquence d’un instant d’égoïsme de la part de Jenny.

Chez Serra, l’immobilisme grandissant du roi, qui va jusqu’à ce plan-séquence où une succession de regards portés vers la caméra par Léaud disent toute la lourdeur de la vie de cour, a pour contrepoint les controverses agitant le corps médical, entre médecins de cour, de la faculté de Paris et ce prétendu charlatan venu soigner le mal au moyen d’un élixir fantaisiste. La philosophie et la poésie affrontent les certitudes scientifiques et les preuves qu’exige la médecine. Pour le rebouteux, la maladie est prolongement de la terre et de forces naturelles. Serra met en scène les discours qui butent sur la chair en rébellion, dans cette jambe qui peu à peu noircit, la gangrène contaminant l’ordonnancement précis du tableau royal. « Je me suis trompé. Je ferai mieux la prochaine fois » déclare simplement le médecin, tandis qu’on étire hors de son ventre les intestins du défunt roi. L’organisme a ses raisons que la raison ignore, et le vin que régurgite Jean-Pierre Léaud, les aliments qu’il ne peut se résoudre à avaler ne viennent jamais troubler la tranquille composition de la chambre royale. Les visages de valets et de médecins pèsent de leur regard, de l’impuissance qui est la leur, mais il y a en même temps une douceur qui infuse tout le film, celle d’une longue veillée dont l’issue n’est plus un mystère pour personne. Chacun ne fait que tenir son rôle jusqu’au bout ; on ne fera pas tant arrêter le charlatan parce que son diagnostic était erroné que parce qu’il est allé à l’encontre de la pesanteur feutrée qui prime dans les appartements du souverain. L’inertie et l’ennui sont les attributs de l’image de l’autorité. On est curieux de ce que révéleraient les dessous des parures des autres dignitaires ; au fond, c’est au roi seul qu’il est donné de vivre dans son agonie, de déborder un peu ici et là, de renoncer aux soins et aux remèdes. Décidé à sa perdition, il refuse les gestes qui n’ont pour vertu que d’accompagner cette disparition.

Jenny de même ne fait que rétablir l’ordre médical, supérieur. Il s’agit pour elle de jouer jusqu’au bout son rôle de médecin auprès de sa patientèle. Pour son stagiaire, Julien, il s’agit d’aller jusqu’au bout des études de médecine, de ne pas lâcher prise. Chez Albert Serra, le tout est de maintenir l’ordre royal, cette solitude inébranlable dont un regard coulé vers la caméra, ou des chiens qu’on laisse entrer contre les principes de l’hygiène sont les rares échappatoires.

Il importe peu de savoir si le diagnostic sert de révélateur ou ne témoigne au contraire que d’un mystère qui va s’épaississant. De Serra aux frères Dardenne apparaît un geste originel, primitif. Ce n’est pas tant affaire de science que d’histoires à inventer, de récits à raconter.

par Hugo Paradis
jeudi 26 mai 2016

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