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John From  de João Nicolau

Le bricoleur et l’oracle

9.0

João Nicolau est, on le sait, l’ami de Miguel Gomes. Depuis que le premier a joué chez le second, dans La Gueule que tu mérites (2008), on retrouve chez l’un et l’autre les mêmes noms et figures. Mariana Ricardo, leur scénariste commune, écrit aussi des musiques pour leurs films respectifs, quand elle n’y est pas actrice voire monteuse. Luis Urbano, Bruno Duarte ou Miguel Martins, respectivement producteur, décorateur, et monteur son, travaillent avec l’un comme l’autre. Même chose pour Vasco Pimentel, ingénieur du son légendaire, qui apparait aussi dans Ce cher mois d’août, tient un petit rôle dans Tabou et joue le directeur du centre dans John From… Les croisements se multiplient à l’envi, à tel point que l’on peut se demander pourquoi les films de Gomes et de Nicolau sont si différents.

Il y a bien une manière simple de dire, sinon d’expliquer, ce qui les distingue : Gomes a commencé comme critique et Nicolau comme monteur. L’un s’attaque à des grands problèmes, interroge le documentaire et la fiction, l’actualité et les puissances du récit. L’autre joue des rythmes et surtout des élans, de la manière dont ils retombent ou sont interrompus. Loin des constructions polyphoniques et savantes de Gomes, les films de Nicolau proposent des combinaisons d’emportements et d’arrêts, de transports et de haltes.

Depuis Rapace (2006), l’ancien monteur de Va et vient (2003) de Monteiro élabore un cinéma contrarié dont John From est l’accomplissement paradoxal. Le plus léger de ses films est en effet le plus rigoureux, le plus étonnamment composé. Plutôt qu’à des réflexions suivies ou des sentiments qui se développent, João Nicolau s’attache à des humeurs qui changent, et c’est l’inconstance même qui lui impose la précision.

Tantôt alanguies et tantôt bondissantes, Rita et Sara ne s’animent presque qu’en dansant. João Nicolau a déjà dit que les acteurs devraient pour lui être tous musiciens, et John From réalise son souhait. Peu bavardes, les deux adolescentes laissent à la musique le soin d’ébruiter leurs pensées. Ce qu’elles ont en tête se devine à l’air qu’elles écoutent comme à celui qu’elles ont. Si elles se disputent, c’est d’abord pour choisir la chanson qui donnera le ton d’une soirée. Tombée amoureuse, l’héroïne cherchera le tube adapté aux circonstances sur son Ipod, avant de confier aux titres diffusés en shuffle un caractère divinatoire, le lecteur mp3 devenant « l’oracle ».

De toutes les chansons entendues dans le film, c’est cependant à La Lambada qu’il revient d’accompagner le générique de fin. Source d’irritation pour Sara puis d’amusement pour les parents de Rita, la ritournelle bien connue trouve finalement sa place entre une pièce de Moondog, les compositions de João Lobo et des enregistrements ethnographiques : une distance s’est abolie progressivement, permettant à l’héroïne d’entraîner les autres sur l’air le plus improbable. Le triomphe de cette mélodie andine adaptée à une danse brésilienne et vendue à travers le monde entier par des producteurs français est celui d’un exotisme dont John From fait aussi son sujet. L’histoire du dieu qui donne son titre au film, G.I. américain vénéré dans plusieurs îles de Mélanésie depuis la seconde guerre mondiale, relève en effet d’un autre amalgame culturel, à la fois plus invraisemblable et autrement plus fascinant.

Venu au cinéma par l’ethnologie, après un documentaire réalisé dans le cadre de ses études, You Can’t Live With Your Mouth Shut (Calado Não Dá, 1999), João Nicolau donne au culte une valeur exemplaire. John From célèbre l’intelligence de ceux qui ont vu une croix dans la silhouette d’un avion militaire, et des rites mystérieux dans les défilés et débarquements des troupes américaines. En donnant leur propre sens aux évènements, les habitants font preuve d’une extraordinaire capacité d’appropriation dont Rita peut se réclamer. Quand la jeune fille se peint le visage, elle prend la liberté de mélanger différentes traditions et crée, en même temps qu’une caricature, son propre syncrétisme. Elle s’est trouvé un dieu, et s’imagine tabou dans une étonnante séquence onirique, avant de faire comme si son quartier de Lisbonne était une île tropicale. Avec Tabou (2012), Miguel Gomes avait dressé le procès de l’exotisme comme d’une fascination coupable ; John From le vide de son sens en filmant l’ici comme un ailleurs. Le premier film était construit en miroir, incitait à l’aveu comme au recueillement. Le deuxième ferait plutôt sourire, et dérive progressivement. Lorsque son héroïne se maquille devant la glace de son armoire, l’acronyme « USA » qui apparait à l’envers à l’image devient une inscription aussi mystérieuse que le masque qu’elle s’est dessiné. Tabou dévoilait pour la vieille Aurora le secret d’un envoutement ancien ; John From en fabrique un de toutes pièces pour Rita.

Il y a dans les films de João Nicolau un hermétisme volontaire, cultivé avec soin par les personnages principaux. Deux scènes de John From seraient adaptées de Noa Noa, le récit de voyage et d’initiation que Gauguin tira de son premier séjour en Mélanésie, et c’est une reproduction d’une toile du peintre que Rita affiche dans sa chambre. Même les échanges laconiques de Rita et Sara abondent en images incompréhensibles, noms de codes, ou allusions inintelligibles. Au milieu d’un dialogue, elles peuvent réciter un poème de Mário Henrique Leiria tiré des Contos do Gin-Tonic (1973), ou choisissent de désigner le voisin son le nom de « Colonel » pour Colonel Tapioca, avant de changer pour « John From » et s’appellent l’une l’autre « Paulo Rodrigo », sans que cela soit jamais expliqué. Au-delà du goût du réalisateur pour les privates jokes – une partie en sont probablement – nous devinons dans ces mots de passe un système pour que les personnages communiquent entre eux sans que nous les comprenions. Nous ne voyons jamais, par exemple, les messages que s’échangent les deux jeunes filles par mots interposés cachés dans l’ascenseur. Plus réfractaires encore que pudiques, les héros de Nicolau veulent tout sauf s’expliquer. Dans L’Epée et la Rose, Manuel intégrait une société secrète qui échouait finalement à ne pas rendre des comptes. En s’inventant une tribu, Rita réalise une échappée réussie, et pourrait à la fin reprendre les mots de Gauguin dans Noa Noa : « Une semaine s’écoula, pendant laquelle je fus d’une “enfance” qui m’était à moi-même inconnue. »

La place de João Nicolau dans le cinéma contemporain est peut-être celle, marginale mais essentielle, du bricoleur dont Lévi-Strauss décrit la tâche dans La Pensée Sauvage. Plutôt que de redéfinir des concepts, il produit des codes et des signes avec les instruments à sa portée. Il refuse de se plier à un cahier des charges, trop occupé à combiner les images, les sons et les mots pour fabriquer de l’opacité.

par Martial Pisani
lundi 27 juin 2016

John From João Nicolau Avec: Júlia Palha (Rita) ; Clara Riedenstein (Sara) ; Filipe Vargas (Filipe) ; Adriano Luz (le père) Scénario : Mariana Ricardo et João Nicolau Durée : 1h35 Sortie : 25 mai 2016
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