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INTERVENTION #48

The Master  de Paul Thomas Anderson

Freddie et nous

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Le ciné-club d’Independencia reprend : la première séance de la saison aura lieu le dimanche 25 septembre à 20h30 au Studio Luxembourg Accattone. Nous projetterons The Master de Paul Thomas Anderson.

On n’en finit pas de revoir The Master. En le découvrant à Venise en 2012, Camille notait (lire ICI) que le film lui-même était fait de retours, dans le temps comme dans l’espace. Va-et-vient géographique est-ouest, le récit oscille entre le Pacifique et l’Atlantique, la Californie et New-York, Philadelphie et l’Arizona, puis Etats-Unis et Angleterre. Dans une interview pour Cigarettes & Red Vines (lire ICI), un site exclusivement consacré aux films de PTA, le cinéaste évoque des personnages et intrigues finalement abandonnées que The Master devait emprunter à V., le premier roman de Thomas Pynchon. L’un des protagonistes du livre, Benny, est un marin sans emploi présenté dans le chapitre inaugural comme un « yo-yo humain »…

La session de « traitement informel » opposant Freddie à Lancaster aboutit à un flash-back où se superposent aller-retours temporels et géographiques. C’est à bord d’un bateau parti de Californie que le marin se souvient de celle qu’il a quittée dans une ville portuaire du Massachussetts. Avec le prénom de la jeune femme, Doris, revient le souvenir sur lequel bute Freddie avant qu’il ne retourne là où il l’a connue, la trouve absente, et se découvre soudain sans attaches dont se délivrer. Lancaster deviendra alors un nouveau fantôme impossible à fuir, appelant Freddie dans ses rêves à venir le rejoindre. La chanson d’adieu que Philip Seymour Hoffmann, génial, délivre à Joaquin Phoenix, établit le parallèle entre l’amitié des deux hommes et l’histoire d’amour du marin : celui qui avait fui Doris en s’embarquant dans un navire en partance pour Hong-Kong se voit renvoyé par Lancaster « on a slow boat to China ». Devant sa dernière conquête, Freddie rejouera son face à face avec le fondateur de La Cause, lors duquel il avait justement évoqué sa rencontre avec Doris... Contrairement à elle, Lancaster a bien attendu son protégé, mais le marin préfère encore le quitter que de devoir rester à ses côtés à jamais. Il est face à un ultimatum, intimé de se fixer, mais rien n’y fait : Freddie sait qu’il est moins condamné à un départ définitif qu’à un retour perpétuel.

Devant le psychiatre de l’armée, le marin de retour au pays donne un nom à son mal : la nostalgie. Qu’elle soit douleur du retour ou retour de la douleur, elle est l’apanage du celui qui portait le “navy blues” en revenant du front. Cette nostalgie est toujours liée dans The Master à la restitution d’une image. Dans le souvenir qui nous le présente en uniforme, les couleurs et les contours que rend le 70 mm sont toujours aussi nets. Telles qu’il se les remémore ou se les imagine, les choses sont parfaites, et c’est à se demander si Freddie n’est pas parti pour les garder ainsi intacts dans son souvenir. Il peut en effet toujours retrouver sa fiancée dans ses ses visions. Quand il aura quitté Lancaster, il pourra de la même façon lui parler en rêve. « Can you recall ? « Can you imagine ? » Les deux mots d’ordre en forme de question que le maître préconise tour à tour sont effectivement devenus interchangeables. Lorsqu’il raconte à la fin à Freddie leur première rencontre, Lancaster transforme un effort d’invention en œuvre de mémoire. The Master reprend dans certaines scènes les images et le texte de Let There Be Light de Huston, mais remplace la séance d’hypnose obligeant un soldat à revivre un traumatisme occulté par une session informelle, laissant Freddie évoquer la scène à laquelle il ne cesse consciemment de penser. En l’illustrant, le film attache le souvenir au personnage au lieu de l’en délivrer.

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A la hantise du nostalgique répond une obsession : parce que tout déplacement induit dans The Master un mouvement de retour, Freddie veut désespérément fixer les corps et les traits de ceux autour de lui. Lorsqu’il évoque au début du film ce dont il souffre, il emprunte ses mots à un véritable soldat, filmé par Huston dans Let There Be Light (1946). Le personnage de Joaquin Phoenix a subi la même crise que lui au front, et fait un rêve identique à la vision du vétéran. Au lieu d’être gagné comme lui par les larmes, il a pourtant un rire forcé. Il prétend n’avoir reçu que la lettre de la petite sœur d’une amie avant d’être envahi par la nostalgie. Le vétéran du film de Huston insistait au contraire sur la cause de sa crise : c’était une photo de sa fiancée, pas une lettre, qui l’avait provoquée. La photographie n’est pas à l’origine de l’état de Freddie ; elle en est la réponse sinon le traitement.

A la fin de l’entretien avec le psychiatre, le gros plan sur le visage de Freddie cède dans une surimpression la place à la pose d’une jeune femme devant un objectif. Le héros de The Master est devenu photographe, et fixe des sourires plus figés encore que les siens. C’est dans une chambre noire qu’il concocte des alcools, développant en parallèle clichés et breuvages. L’hébétude que provoquent ces derniers rappelle en quelque sorte l’engourdissement des modèles. Dans Inherent Vice, la drogue remplacera l’alcool mais jouera le même rôle, celui d’un stupéfiant comme le dit le français, indiquant un pouvoir immobilisant. Avant de rencontrer Lancaster, Freddie essaie par tous les moyens de se fixer, mais vainement. Le statisme des compositions de la première partie du film n’empêchent pas les plans de laisser place à des surimpressions. Le dissolve, c’est aussi la disparition à laquelle Freddie résiste par un série de fixations. A la fin du film, il montrera sa détermination à garder un point fixe en vue en lançant sa moto en ligne droite vers l’horizon.

Logiquement, l’obsession de Freddie pour la fixité le jette dans les bras des mannequins. Dans le magasin où il travaille comme photographe déambule, parmi les clients, une jeune femme chargée de vendre la fourrure qu’elle porte sur elle. Il la fera entrer dans son laboratoire, mais ne fera que s’endormir le soir sur son épaule. D’une manière plus évocatrice, le film s’ouvre et se clôt sur le sort différent que réserve Freddie à une femme sculptée dans le sable par les soldats, auprès de laquelle il finit aussi par se coucher. Au début de V. de Pynchon, ce sont des tireuses à bière en forme de seins que lèche le personnage de Benny... Lors de l’exercice interminable de va-et-vient dans un salon que lui impose Lancaster, Freddie touche et embrasse la vitre contre laquelle il se cogne avant de prononcer le mot de “mannequin”. Au milieu de la séquence ressurgit l’image d’une femme de sable dont Freddie tente de modeler les seins avant qu’elle ne soit recouverte par les vagues. Telle est l’image que projette sur la surface transparente celui qui, dans une autre scène montée en parallèle, se fait lui-même insulté de “dummy”. Le prochain film de Paul Thomas Anderson devrait évoquer la mode dans les années 1950, et développer cette fois-ci une histoire autour de ces corps pareils à des images.

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Les poses et les portraits se ressemblent, et invitent aussi à remarquer les effets d’échos que créent les images. Lorsqu’il se présente à nouveau à la porte des parents de Doris, le marin ne retrouve pas exactement les choses telles qu’elles étaient : le travelling latéral qui accompagne alors Freddie, en costume civil, inverse celui du flashback, et celle qui lui ouvre semble craindre de s’approcher au lieu de lui sauter au cou. Multipliant les effets d’échos ou de déjà-vus, The Master est composé de manière à souligner le caractère imparfait des retours et réapparitions. Entre le moustachu qui prend au début la pose pour lui et Lancaster qu’il recoiffe plus tard sous deux spots identiques, la ressemblance est aussi évidente que superficielle. Nombreuses sont les images qui reviennent ainsi de manière intempestive, gênant le spectateur comme le protagoniste.

Des séquences réalisées mais finalement écartées ont été rassemblées par PTA dans un montage intitulé Back Beyond, comme si le film possédait ses propres souvenirs et qu’il fallait les écarter pour ne pas trop brouiller le récit. Dans ce scénario qui a lui-même divers états antérieurs se rencontrent plusieurs histoires, qui mériteraient par ailleurs d’être complétées ou reprises.The Master se présente comme la charnière d’un assemblage auquel pourraient virtuellement être attachées d’autres pièces. L’apparente rigidité de la mise en scène fait en réalité jouer une multiplicité d’images et de récits, de souvenirs et de visions.

Impossible donc de voir The Master sans que viennent à l’esprit d’autres titres ou références. Film transversal, qui ne peut être vu sans qu’on ne l’interroge sur son rapport à l’image, film qui appelle les rapprochements hasardeux et les interprétations délirantes des mots ou des noms qu’il donne à entendre, The Master est fait pour Independencia.

par Martial Pisani
dimanche 25 septembre 2016

The Master Paul Thomas Anderson Avec: Joaquin Phoenix (Freddie Quell) ; Philip Seymour Hoffman (Lancater Dodd) ; Amy Adams (Peggy Dodd) ; Laura Dern (Helen) Scénario: Paul Thomas Anderson Durée: 2h17 Sortie: 9 janvier 2013
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