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INTERVENTION #53

Des hommes et des dieux  de Xavier Beauvois

Hic Rhodus, hic salta

9.0

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Ce texte date de septembre 2010, nous le republions car il a disparu du site après une refonte. Nous continuerons régulièrement à republier des textes ainsi "disparus".

Ce n’est pas un film sur Dieu, ou tout au moins, ce n’est pas vers le ciel qu’il dirige notre regard. Pourtant, les moines de Tibhirine, lorsqu’ils célèbrent la messe, ou prient en leur chapelle, sont baignés d’une douce lumière venue d’en haut. Certes, il y a même un plan saisissant, comme l’ont noté les premiers spectateurs à Cannes (voyez l’article d’Emmanuel Burdeau pour Mediapart, à lire ICI), qui semble nous faire épouser le point de vue du ciel, celui dont pourrait tomber le halo qui caresse le crâne de nos moines en prière – la plongée depuis l’hélicoptère qui survole le monastère, annoncé par le bruit de rotation des pâles, qui arrachent les hommes de Dieu à leur célébration. D’en haut ne viennent néanmoins que des hélicoptères et des bruits assourdissants tirés d’Apocalypse Now. D’en haut ne viennent que des hommes, ceux qui font la guerre. L’hélicoptère, qu’un moment les moines, levant les yeux vers le ciel, se résignent à recevoir comme l’ange de la mort, passe. La transcendance s’éloigne, et nous revenons à la seule dimension qui intéresse Beauvois, celle de l’immanence.

Dieu, les hélicoptères, la question de savoir qui tue les moines, des groupes islamistes ou de l’armée algérienne, tout cela s’en va, pour laisser place à la seule question traitée par le film, avec une intensité qui intéresse aussi bien la vie des hommes en société que son enregistrement cinématographique : pourquoi est-ce qu’être au service des choses et des hommes, c’est rester là, exactement là où on sert, quitte à en mourir ? Beauvois, ici, a tout simplement retourné Stromboli : là où Rosselini épuisait Ingrid Bergman à parcourir le village, à endurer la vie des gens, pour la pousser à monter sur le volcan éprouver la puissance divine et tomber à genoux au pied de son Seigneur, Beauvois, lui, entreprend de nous faire comprendre pourquoi des hommes qui ont déjà donné leur vie à la foi ne peuvent que s’assigner au service de la vie des gens, s’attacher à suivre le retour cyclique de leurs naissances et de leurs morts, de leurs fêtes et de leurs chagrins, de leurs maladies, de leur pauvreté, de leurs beautés et de leurs misères.

Moine, soldat, ouvrier ou flic, de film en film, la question qui se pose aux héros de Beauvois est toujours la même : savons-nous que nous allons mourir ? Et la réponse qu’ils se donnent est aussi toujours tenacement la même : lorsque l’on n’oublie pas que l’on va mourir, on sait ce que l’on a à faire - servir, ici et maintenant, servir des hommes et des femmes, comme un moine, comme un petit lieutenant. Ce qui ne veut pas dire servir tout le monde. Les ouvriers de Selon Mathieu ne servent pas leur patron, ils s’épuisent à l’usine et meurent une fois licenciés. Servir, c’est offrir un service à un public, à une communauté. Les ouvriers peuvent en ce sens servir leur cause, comme les moines, les soldats ou les fonctionnaires de police servent des communautés d’être humains. Ce que Des Dieux et des Hommes nous montre, c’est qu’il faut du temps, même à des hommes qui ont déjà donné leur vie, pour comprendre que cet engagement là est absolu – que c’est là la tâche à laquelle, littéralement, il faut se tuer, car seule elle donne un lieu à notre existence et à notre disparition. Ce lieu, pourra aussi être celui du cinéma : filmer Frère Christophe (Olivier Rabourdin, terrien, fébrile, obstiné) labourer avec le tracteur. Filmer Frère Luc (Michael Lonsdale, plein d’une affectueuse trivialité) faire provision de Doliprane, soigner les corps et comprendre avec propos que cet enfant là et sa mère ont aussi besoin de chaussures – et leur en donner. Filmer les frères emmenés par leur prieur Frère Christian (Lambert Wilson, lumineux) se rendre à la cérémonie de circoncision dont s’anime le village, participer à la prière musulmane, parce que c’est Allah qu’ici on prie. Soigner aussi les « terroristes » parce qu’ici il y en a, et qu’eux aussi ont des corps qui saignent. Servir, c’est être présent et disponible à un lieu et aux hommes qui le peuplent. Filmer aussi.

La lumière, celle qui permet de comprendre, qui éclaire justement, ne tombe pas d’en haut. Elle est rasante. Lumière rasante où Nathalie Baye, dans Le Petit Lieutenant, s’écroulait en sortant d’une cérémonie orthodoxe, comme soudain alourdie d’un pressentiment ; c’était encore baignée d’un autre couchant qu’elle nous fixait finalement, en un regard caméra effaré, après avoir tué en service, et semblant alors découvrir que cela ne ramènera pas à la vie son jeune collègue tombé en service – au service, exactement là où il fallait qu’il mourût. C’est aussi dans la lumière rasante du matin que Frère Christophe, qui se refuse à l’idée de mourir, en vient à s’apaiser avec cette possibilité. Nous l’avons quitté dans les affres d’une prière vespérale en clair-obscur, dans un moment de souffrance face à la transcendance qui a cessé de lui parler : nous le retrouvons assis, de dos, devant l’autel, baigné dans la sereine lumière du petit matin, entrant rasante par une fenêtre latérale de la chapelle – la seule scène du film, sauf erreur, où la chapelle est principalement éclairée horizontalement.

Des dieux et des hommes est un film d’apprentissage, presque une éducation sentimentale. Nous est contée l’histoire d’un groupe d’êtres humains appelé collectivement à comprendre que sa mission est de servir là où ils sont, et de s’emplir des sentiments que ce savoir inspire. Il faut donc prendre le temps de mettre en scène ce parcours. On commence par refuser de subordonner son existence individuelle à cet appel. Frère Célestin (Philippe Laudenbach) est malade et veut rentrer – mourir peut-être, mais ailleurs. Il dit aux villageois : nous sommes comme des oiseaux sur une branche, nous ne savons pas si nous allons rester. Il s’entend alors révéler une vérité, sur ce que c’est que servir, de la bouche de la femme de l’Imam du village : vous êtes la branche, nous sommes les oiseaux, si vous partez, c’est nous qui ne saurons plus où nous poser. Le moine ne doit pas seulement trouver Dieu : il doit trouver son lieu - le ciel est déjà ici, sur terre, sur l’Atlas, sur le toit du monde. Ici et maintenant, dans l’immanence : de promenades dans la lumière du matin en sillon tracés pour les semailles, de cérémonies en patients soignés, de miel patiemment récolté auprès des abeilles de la montagne en recueil des confessions sentimentales des jeunes filles qui ne veulent pas se marier, la peur de mourir peu à peu s’estompe, pour laisser à chacun le temps de rejoindre Frère Christian dans le courage face à ce qui vient. Un groupe indomptable naît, retrouvant à force d’effort et d’humilité l’innocence face au devenir et l’indifférence face aux prérogatives des puissants que possédaient d’emblée les frères franciscains de Rossellini.

Différence là encore avec Rossellini : ce n’est pas comme une grappe de petits moineaux prêt à disperser leur invincible innocence aux quatre coins du monde que Beauvois filme ses frères transfigurés. Pas de plongée pour saisir d’un coup le groupe volatile, plutôt la frontalité, horizontale, là encore. Le dernier dîner, véritable cène inspirée des primitifs, accède d’abord à sa dimension picturale par la grâce d’un cadrage spontané. Dans la cuisine, le conciliabule affectueux des frères accueillant celui qui, envoyé de l’évêché, les a rejoint à temps pour mourir, nous paraît depuis la salle à manger, à travers un passe-plat rectangulaire – le cadre allongé d’un Giotto ou d’un Fra Angelico paraît, porté par les choses mêmes. Puis les frères s’installent autour de la table en U, comme il convient à tant de représentations de la cène. Frère Luc émerveille l’assemblée en sortant deux bouteilles de vin, qui peut ainsi rejoindre le pain. Il achève sa mise en scène en insérant une cassette audio dans une magnétophone. Tchaikovski se substitue à tout autre son. Dès lors, comme en apesanteur, transfigurant la peinture en cinéma, Beauvois offre le mouvement, c’est-à-dire la vie, au tableau : de visage en visage, les frères, goûtant le vin, passent par un spectre d’émotions où s’échangent la joie de ceux qui s’aiment, la peur de savoir que tous peuvent mourir demain, la sérénité émue de ceux qui se savent unis face au destin. Humbles icônes, ils brillent dès lors comme un phare pour tous ceux qui par le monde s’accrochent à des lieux, peuplés d’êtres humains, où ils entendent obstinément servir, sans plus rien craindre ni rien lâcher face à qui parle le langage des armes et du pouvoir.

par Arnaud Macé
mardi 20 décembre 2016

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