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L'Ornithologue  de João Pedro Rodrigues

Entre Braga et New York, ou Les Variations d’António

Une nouvelle fois, Dante s’égare dans une forêt de songes au milieu du chemin de sa vie. S’il ne le comprend pas tout de suite et reste sourd aux paroles de ses deux effrayants anges gardiens, deux Chinoises perdues sur la route de Saint-Jacques qui le sauvent des eaux après un accident de kayak sur le Douro – où il n’est pas impossible qu’il ait réellement trouvé la mort et soit définitivement passé dans le monde des esprits –, le personnage central de L’Ornithologue devient bien malgré lui une figure moderne de pèlerin dont le trajet l’amène à marcher sur les pas mystiques de Saint Antoine.

Depuis ses débuts, João Pedro Rodrigues a toujours été un très grand cinéaste du corps, qui a su filmer les corps affamés de désir, les corps épuisés par l’alcool et surtout les corps hybrides et mutants unis dans une même quête transgenre du personnage titre d’Odete (2005) ou du personnage central de Mourir comme un homme (2009), le premier voulant emprunter la voie surnaturelle et le second la voie médicale. L’un des derniers court-métrages du cinéaste, Le Corps du Roi, réalisé en 2012 à la demande de la ville de Guimarães devenue Capitale européenne de la culture, et consacré au premier roi portugais, Dom Afonso, s’intéresse à ce titre à un corps paradoxal dans son rapport à l’image puisque au cœur de deux légendes contradictoires. Dom Afonso fait partie de ces figures historiques et religieuses dont la dépouille non-corrompue n’a pas subi les traces du temps et du pourrissement, alors même qu’un épisode légendaire raconte qu’il exhiba ses cicatrices à celui qui le considérait comme un saint afin de prouver qu’il était un hérétique ayant forgé son royaume par le glaive et dans le sang – rencontre de registres opposés, la chair intacte et éternelle religieuse, la chair marquée par le trajet et la réalité matérielle de l’existence, qu’actualisent les corps bodybuildés d’hommes transformés en icônes sacrées et invités à exposer leur histoire en expliquant notamment la signification de leurs tatouages.

Dans le prolongement de l’ensemble de l’œuvre de Rodrigues, la force esthétique de L’Ornithologue vient principalement de sa capacité à mêler, à croiser les registres et à construire en même temps un pèlerinage spirituel et une odyssée corporelle puissamment érotisée, l’un ne pouvant jamais avancer sans l’autre, comme en témoignent la rencontre dans un même plan entre l’art du bondage et la représentation picturale de Saint Sébastien – possiblement en souvenir d’un passage de Confessions d’un masque dans lequel Mishima décrit ses premiers émois devant le corps du saint –, ou l’urine devenant eau bénite et servant à un mystérieux baptême nocturne. Il faut donc envisager le trajet du personnage multipliant les points de contact avec l’existence de Saint Antoine non seulement comme un bouleversement progressif des frontières entre le matériel et le spirituel, le sacré et le prosaïque, la religion officielle et ce qui relève de ses formes païennes – le culte de la Nature ou les étranges cérémonies des caretos, ces figures presque démoniaques issues du carnaval du nord du Portugal –, mais principalement comme une redécouverte et une rééducation du corps.

Dans l’un des moments les plus beaux et les plus délicats du film, la figure centrale croise comme Saint Antoine avant lui un jeune homme appelé Jésus, ici sourd-muet, auquel il fait découvrir la joie de la vue en lui permettant d’observer des oiseaux et celle du toucher en faisant l’amour avec lui, éveillant le corps du jeune homme comme pour mieux réveiller le sien. Cette redécouverte de la vitalité du corps le mène à l’extase, extase sexuelle, extase spirituelle, et extase au sens étymologique du terme puisqu’il sort de soi et devient un autre : joué dans la première partie du film par Paul Hamy et portant le nom de Fernando, il finit joué par Rodrigues lui-même et se fait appeler António. Il fait également vivre une forme d’extase au jeune Jésus, qui change lui aussi d’identité même s’il garde le même corps. À la suite de leur étreinte, une bagarre éclate et s’achève par la mort du jeune homme. L’acteur incarnant celui que tue le personnage principal revient cependant plus tard, incarnant cette fois non Jésus mais son frère jumeau Thomas, avec une nouvelle séquence consacrée à la puissance de la vue et du toucher en écho humoristique au credo thomiste selon lequel il ne faut « croire que ce que l’on voit ». Un gros plan extrêmement sensuel, dans lequel un doigt caresse et pénètre une plaie, reproduit un détail de L’incrédulité de Saint Thomas du Caravage et le personnage principal déclare avoir changé et ne plus être l’homme qui a tué Jésus, ce qui se trouve validé si l’on croit ce que l’on voit étant donné qu’il n’est plus incarné par Paul Hamy, qui a porté le coup fatal, mais par le cinéaste.

De Fernando à António, c’est avant tout le trajet spirituel de Saint Antoine, né Fernando Martins de Bulhões, qui est effectué par la figure centrale, ainsi que son trajet géographique. On suppose que le personnage du film vient de Lisbonne, comme Fernando Martins de Bulhões, et finit son périple à Padoue comme le saint. Avant tout, mais pas uniquement. Les deux prénoms agrègent en effet une multitude de références, comme en cercles concentriques. Le court-métrage Matin de la Saint-Antoine, réalisé en 2012 par Rodrigues, se terminait sur une citation de Fernando Pessoa et obéissait ainsi à une trajectoire allant de Saint-Antoine à Pessoa que s’amuse à inverser L’Ornithologue. À côté de cela, une foule d’Antónios hantent le film. Le nom d’António Reis, auteur avec sa femme Margarida Cordeiro du magnifique documentaire Trás-os-Montes (1976), hymne à l’imaginaire des zones reculées du Portugal, est mentionné au générique et Rodrigues rend hommage au film du couple à travers les séquences consacrées aux caretos, personnages typiques du folklore de Trás-os-Montes. On pourrait même considérer que le principe de glissement progressif des épisodes vers un imaginaire de plus en plus marqué reproduit celle du documentaire de 1976, consacrant Reis comme l’une des principales sources d’inspiration du cinéma portugais contemporain tant les œuvres du couple Reis/Cordeiro constituent des références essentielles pour comprendre le travail de Pedro Costa, qui fut l’élève de Reis, ou de Miguel Gomes et ses Mille et une nuits. La scène où Fernando/António s’adresse aux poissons produit une relecture d’un épisode de la vie du saint tout en convoquant le souvenir du prêcheur jésuite António Vieira (Vieira que Pessoa surnomma l’empereur de la langue portugaise et qui inspira à Oliveira en 2000 le film Parole et utopie), dont l’un des sermons les plus célèbres est un commentaire du prêche de Saint Antoine aux poissons.

Mais l’António le plus important au sein du réseau référentiel de L’Ornithologue est sans aucun doute António Variações, chanteur de variétés et icône gay qui symbolisa le souffle de liberté politique et sexuelle de l’après Révolution des Œillets, dont est utilisé à la fin du film le morceau posthume Canção de Engate, « Chanson de drague ». L’œuvre et l’existence d’António Variações entretiennent des liens complexes et pour certains mystérieux avec celles de Pessoa. Le chanteur a dédié son dernier album Dar & Receber au poète par un formule énigmatique (« A Fernando Pessoa que », ce qui veut à la fois dire « À Fernando Pessoa qui » et « À Fernando Pessoa que »), album Dar & Receber dans lequel un texte de Pessoa est mis en musique, et les biographies des deux artistes sont liées par une même date, celle précisément de la Saint Antoine, puisque Pessoa est né le 13 juin 1888 et Variações est mort le 13 juin 1984.

De Fernando Pessoa et ses doubles poétiques à António Variações et ses jeux de rôle et travestissements, c’est une même ouverture de l’identité à sa multiplicité qui est produite et transforme le décor de L’Ornithologue, où tous les personnages fonctionnent par doubles et où toutes les situations se répètent, en évocation filmique de cette « Forêt de l’altérité » du Livre de l’Intranquillité pessoen – ouverture à une subjectivité multiple que les deux artistes portaient jusque dans leurs noms, de Fernando « Persona » à António « Variations ». C’est aussi une même passion pour le croisement d’époques, d’esthétiques et de territoires qui apparaît, particulièrement sensible dans la célèbre formule du chanteur présentant son œuvre comme se situant « entre Braga et New York », c’est-à-dire à la croisée entre tradition et modernité, entre musique foklorique et rock, entre la capitale portugaise du catholicisme ancestral et la capitale américaine de l’épicurisme contemporain. João Pedro Rodrigues, qui a toujours aimé les langues et les territoires hybrides (le gallicien et l’ancien portugais dans Le Corps du Roi, deux langues à cheval entre le castillan et le portugais moderne, l’ancien comptoir lusitanien qu’est Macau dans La Dernière fois que j’ai vu Macau (2012) ou Aube rouge (2011)), convertit les paysages actuels et présents du Nord du Portugal en terrains d’accueil de temporalités, de langues et de cultures les plus diverses – comme pour composer une monade cartographique et temporelle. Le Moyen-Âge de la vie des saints s’entremêle à la Rome Antique ou aux temps des origines, le portugais dialogue avec l’anglais, le chinois, le latin ou encore avec ce dialecte énigmatique parlé à Trás-os-Montes qu’est le mirandais. De Fernando Pessoa, qui vivait la dépersonnalisation et la multiplication subjectives à la fois comme une tragédie et un moyen de devenir « pluriel comme l’univers », à António Variações qui les a embrassées avec joie en un message politique, c’est enfin l’évolution du rapport du personnage central à son propre trajet existentiel qui est dessinée. S’il commence par subir passivement les efforts des autres personnages pour faire disparaître son identité initiale (il retrouve sa carte d’identité brûlée à des points stratégiques, les yeux sur la photo et à l’endroit où est reproduite son impression digitale), il finit par accepter sa suppression identitaire en se brûlant lui-même les doigts, étape nécessaire en vue de sa transmutation finale d’un corps à l’autre. Au terme du film, il devient João Pedro Rodrigues jouant António, moyen pour le cinéaste de signer son œuvre qu’il faut dès lors considérer comme une forme d’autoportrait, et d’en faire un monument à la puissance subjective de la multiplicité.

La transmutation finale est préparée par ces plans qui ont beaucoup retenu l’attention des commentateurs, reproduisant la vision des oiseaux à proximité du personnage central et dans lesquels Rodrigues apparaît déjà à la place de Paul Hamy. Hymne à la beauté des oiseaux en vol que suit délicatement la caméra, L’Ornithologue est également une invitation à bouleverser le rapport habituel entre l’homme et les autres espèces animales, selon une réflexion placée dans la lignée et du sermon de Saint Antoine aux poissons et du magnifique Cantique des Créatures de Saint François d’Assise – François d’Assise dont plusieurs postures immortalisées par la peinture de la Renaissance sont reproduites par le personnage central. La langue latine est utilisée à deux reprises dans le film, au sein de deux épisodes antithétiques sur le plan symbolique. Une première fois alors que Fernando observe des oiseaux et rappelle leurs noms scientifiques pour affirmer la supériorité de l’humanité en tant qu’espèce savante. La seconde lorsqu’intervient une relecture délirante de l’épisode d’Actéon raconté notamment dans Les Métamorphoses d’Ovide, Fernando/Antoine/Actéon étant ici chassé et blessé par de mystérieuses Amazones parlant en latin.

Les figures féminines sont accompagnées d’un chien nommé Mélampous, en référence à la fois au plus célèbre des chiens d’Actéon mais aussi à un devin de la mythologie antique ayant la capacité de comprendre le langage des animaux. Au lieu d’attaquer le personnage principal, comme l’aurait fait le chien d’Actéon, l’animal qui accompagne les Amazones se montre très affectueux, comme pour signifier qu’il reconnaît en lui celui qui a appris à communier et à se laisser toucher, regarder, presque inquiéter, par les animaux qui l’entourent – dont il a progressivement accepté la compagnie et qu’il ne contemple plus simplement pour les classer au moyen de son langage scientifique.

L’Ornithologue propose ainsi une leçon presque deleuzienne. C’est parce qu’il a retrouvé son (re)devenir animal – celui de ses sens et de son propre corps – au contact de l’Autre, que Fernando devenu Antoine au milieu du chemin de sa vie peut comprendre que son être n’est que puissance et devenir multiple(s). Et c’est ce miracle même que célèbre off la chanson d’António Variações aux accents de Cantique des cantiques : « Tu es libre et je suis libre. Et nous avons une nuit à passer. Pourquoi ne pas nous unir ? Pourquoi ne pas nous lancer dans l’aventure des sens ? Toi qui as mon regard, tu as ma main ouverte, prête à se fermer sur ta main déserte. […] Toi qui cherches de la compagnie et moi qui cherche qui voudra de moi, soyons la fin de cette énergie, soyons un corps de plaisir et la fin d’un jour de plus. »

par Guillaume Bourgois
mercredi 28 décembre 2016

L'Ornithologue João Pedro Rodrigues

Avec : Paul Hamy (Fernando) ; Xelo Cagiao (Jesus) ; João Pedro Rodrigues (Antoine) ; Chan Suan (Ling) ; Han Wen (Fei) ; Juliane Elting (l’Amazone)

Scénario : João Pedro Rodrigues

Durée : 1h57

Sortie : 30 novembre 2016

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