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#1 Echos de la fin du monde - sur la saison 3 de The Leftovers

The Leftovers  de Damon Lindelof et Tom Perrotta

La Patte sur la Gâchette

The Leftovers, saison 3 - épisodes 1 et 2

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Ce que j’aime dans The Leftovers, c’est une saturation de signes magnifiques qui baignent dans la lumière de leur absence d’explication.

Pseudo-Oliveira

Aucune autre série n’avait jusqu’alors promis aussi explicitement à son spectateur de lui faire vivre la fin du monde. Le rendez-vous semble pris depuis que furent annoncées les dates de diffusion de la troisième et dernière saison de The Leftovers. L’Apocalypse est pour bientôt et l’on imagine qu’il devrait advenir lors de l’ultime épisode de la série, le 4 juin prochain. Pourtant, c’est malicieusement sur un rendez-vous manqué et une fin du monde ne se produisant pas que s’ouvre cette troisième saison. Le prélude du premier épisode, rythmé par une sirupeuse ballade chrétienne, se déroule en 1844 et montre plusieurs membres d’un groupe religieux auxquels un mystérieux homme d’église annonce plusieurs fois, calculs, dates et textes à l’appui, l’imminence d’un événement surnaturel – qui jamais ne se concrétisera. Le passage se souvient de la vie et des théories de William Miller, prédicateur américain du XIXème siècle à l’origine de l’adventisme, qui prédit que le Christ reviendrait sur terre le 22 octobre 1844 et fut désavoué par une grande partie de ses fidèles lorsque Le Fils de l’Homme ne se présenta pas au rendez-vous qui lui avait été fixé – ce qui amena les historiens à surnommer le non-événement du 22 octobre 1844 et les réactions qu’il suscita The Great Disappointment.

Il s’agit peut-être de la part des créateurs de la série de prévenir le sourire aux lèvres que le pire n’est pas aussi certain qu’on le croit, quitte à décevoir ceux qui voudraient absolument voir le monde en flammes, et de faire comprendre qu’au-delà de sa dimension téléologique, sensible notamment dans l’écho entre les titres du premier et du dernier épisode de cette ultime saison, The Book of Kevin et The Book of Norah, la puissance esthétique de la série a toujours reposé sur un art de la répétition et de la variation. Elle a su développer un principe de reprise visant à faire éclater les frontières entre le sacré et le profane, le noble et le trivial, le sublime et le risible, soit un art aux accents romantiques qu’illustre magnifiquement le personnage féminin du prélude s’entêtant, avec une quasi idiotie qui attire progressivement l’admiration et en ferait presque à terme une nouvelle Jeanne D’Arc, à croire et attendre l’événement surnaturel promis à trois reprises au détriment de sa santé et de sa propre famille.

The Leftovers avance par palimpsestes, comme si elle était écrite par un scribe sur un parchemin ou sur une peau par ce tatoueur qui représente le logo du Wu-Tang Clan sur le bras de Nora pour mieux masquer les prénoms de ses enfants disparus : palimpsestes d’épisodes historiques ou bibliques, palimpsestes d’autres séries – palimpseste de Lost, of course, via son showrunner Damon Lindelof (et peut-être faudrait-il voir dans le prélude de cette troisième saison une évocation voilée du Great Disappointment en forme de rendez-vous manqué avec le public que suscita la fin de la série il y a près de sept ans), palimpseste des Soprano, dont l’un des épisodes les plus connus montrant Tony, rebaptisé Kevin pour l’occasion, errant dans le monde des esprits n’a cessé de hanter The Leftovers – mais surtout palimpsestes de ses propres épisodes et de ses propres éléments narratifs et esthétiques. Le procédé est poussé presque jusqu’à l’hystérie dans les deux premiers épisodes de cette dernière saison. Le second produit une variation à partir de l’épisode Guest de la saison 1 et le premier se nourrit de façon quasi obsessionnelle du passé de la série : la surprise party à l’occasion de l’anniversaire de Tommy rappelant par exemple à la fois celle organisée pour le père de Kevin à l’épisode 9 de la première saison et l’anniversaire de John sur lequel s’ouvre doublement la deuxième, ou encore le ralenti sur les images d’affrontements entre deux groupes reproduisant celui sur les images mélancoliques montrant la communauté de Mapleton qui se déchire lors du pilote.

Du générique, qui au fil des saisons est passé d’une austère beauté néo-classique à un kitsch de plus en plus prononcé, au logo du Wu-Tang comparé à un phénix par Nora, le prosaïque se voit offrir une rampe qui le propulse vers les cieux du mystique, alors que dans le même temps le religieux ou le mythologique dévalent une pente qui leur ramène les pieds sur terre. Le début de cette troisième saison permet de ce point de vue de comprendre à quel point The Leftovers a toujours souterrainement obéi à une logique éminemment carnavalesque, de laquelle elle tire la particularité de son humour angoissé. Car c’est bien un vaste carnaval que découvre le spectateur : un Kevin affublé d’une couronne lui donnant une allure de roi des fous, une gigantesque poupée gonflable de Gary Busey en guise de Mr Carnaval, une foule bigarrée et costumée qui a finalement pu entrer dans l’enceinte des murs de Jarden éventrée, un monde en contact avec son image inversée, aussi bien l’Australie que cette mystérieuse réalité où semble évoluer un double vieilli de Nora, et un monde soumis à une perturbation générale des identités et des signes. Parmi une infinité de questions : Kevin barbu et entouré de trois évangélistes voulant à tout prix raconter son histoire doit-il être considéré comme un Christ moderne ? Ou est-ce que ses cavalcades à travers la ville font de lui un personnage westernien ? L’anachorète qui meurt au début de l’épisode 2 est-il l’ange représenté sur le tableau que peignent en son honneur ses disciples et admirateurs, ou un être comme les autres, tel qu’il apparaît sur la photo par laquelle Nora recouvre la peinture ? Mais aussi : Certains hommes sont-ils en réalité des chiens ayant la patte sur la gâchette ? En guise de promesse d’une dernière saison qui fera définitivement accéder The Leftovers au statut de chef-d’œuvre délirant, les deux premiers épisodes choisissent d’embrasser toute la puissance du carnavalesque, produisant avec virtuosité retournements de tonalité, brutales accélérations, ruptures dans la continuité narrative, ou encore multiples jeux de non-raccord inquiétants ou amusants entre discours et images.

Si le carnavalesque est essentiellement mouvement allant simultanément de haut en bas et de bas en haut, il aura fallu tout le désespoir des personnages des premières saisons et une succession de corps masculins qui chutent, de celui de Kevin se jetant dans le lac de Miracle à celui de l’anachorète tombant de son perchoir, pour aboutir à la scène la plus belle et la plus hypnotique du deuxième épisode, où deux lumineux corps féminins, celui de Nora et celui d’Erika, s’élancent et rebondissent au ralenti sur un trampoline, saisis par un apaisant et apaisé mouvement ouateux, enfin touchés par la grâce et une légèreté qui les transforment en sublimes phénix.

par Guillaume Bourgois
lundi 1er mai 2017

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