JPEG - 104.9 ko
spip_tete

#3 Échos de la Fin du Monde

The Leftovers  de Damon Lindelof et Tom Perrotta

We Can’t Go Home Again

The Leftovers, saison 3 – Épisodes 3 & 4

Newsletter : independencia.revue@gmail.com

Mais que foutait Dieu avant la création ?

Molloy, Samuel Beckett

Et vous, que feriez-vous si vous étiez persuadé que le monde n’en avait plus que pour quelques jours ? Partiriez-vous en Australie comme tous les personnages principaux, avec l’espoir peut-être que le décalage horaire qui permit à la Grande Disparition d’avoir lieu le 15 octobre et non le 14 vous offre encore quelques heures ? Resteriez-vous spectateurs, comme Kevin et Nora, se prenant les pieds dans de perpétuels non-dits et un déni si étouffant qu’il finit par précipiter l’Apocalypse entre eux et fait entrer les flammes et le Déluge dans leur chambre d’hôtel ? Ou essayeriez-vous de faire quelque chose pour annuler ou du moins repousser le fatal événement ?

C’est bien ce que tente de faire à l’épisode 3 le père de Kevin, dit Kevin Garvey « Senior », récoltant les savoirs aborigènes et répétant les danses rituelles au gré d’une pérégrination géographique, spirituelle et mythique le long des songlines australiennes, afin de s’initier aux mystères qui lui permettraient soi disant d’éviter le Déluge. L’ouverture de la saison 2 se déroulait pendant la Préhistoire et celle de la saison 3 au XIXème siècle, comme pour ancrer la temporalité parallèle de The Leftovers – celle débutant avec le Grand Départ du « 10/14 » – au sein d’une chronologie historique réelle et doter par la même occasion l’humanité recréée par Damon Lindelof et Tom Perrotta d’une mémoire de son propre trajet à travers les siècles. L’épisode 3 en prend pleinement acte. Refusant à la fois l’amnésie de ceux qui l’entourent et le nihilisme mémoriel des Guilty Remnants, qui se voulaient preuves mort-vivantes que la Fin des Temps a déjà eu lieu, Kevin Sr. cherche à devenir le porteur lumineux d’une double mémoire : la sienne, qu’il convoque en réécoutant de façon obsessionnelle des enregistrements de dialogues avec son fils, et celle ancestrale des aborigènes, toutes deux liées à des road trip, l’un passé, l’autre présent. Mais c’est ignorer les règles du jeu de The Leftovers, qui veulent que lorsqu’émerge un purpose il se dérobe presque automatiquement. Au lieu d’accéder à la note finale de la partition du savoir mémoriel aborigène qui annulerait le Déluge, Kevin Sr. se voit obligé de réparer une fuite – selon un glissement carnavalesque qui amenait déjà à assimiler à plusieurs reprises dans la saison 2 la Flood biblique au fait de tirer la chasse des toilettes, en particulier à l’épisode 8 –, réparation qui n’arrive jamais à son terme et provoque non seulement la mort du seul être pouvant lui venir en aide mais aspire Kevin Sr. dans une spirale de déchéance physique. À nouveau, toute loi religieuse ou ésotérique et leurs gages de sens s’effondrent brutalement, laissant apparaître l’angoissante loi burlesque beckettienne qui anime la série, Kevin Sr. en uniforme au début de l’épisode devenant clochard métaphysique en béquilles exactement comme Moran devenant Molloy, à savoir celui-là même qu’il traque, dans le roman de Beckett, tout comme Kevin Jr. devient chaque fois plus nettement le double épuisé de son père.

Que répondriez-vous si l’on vous demandait de tuer un bébé en vous garantissant que cela ferait disparaître le cancer ? Refuseriez-vous de le faire comme ce personnage devenu fou que croise Kevin Sr. dans le désert ? Ou accepteriez-vous la proposition comme Nora ? Les deux épisodes semblent défendre qu’aucune des deux positions n’est moralement acceptable et viennent rappeler que la question du sacrifice a toujours été centrale dans The Leftovers (ce n’est pas pour rien que Matt et Kevin Sr. discutent de la mort programmée d’Isaac). La question du sacrifice d’un autre (Patti ou Evie) mais surtout celle du sacrifice de soi, de son ego et de la sensation d’être le centre du monde, seule condition rendant possible l’altruisme et débouchant sur un authentique geste d’humanité. L’opératique scène de dispute entre Kevin et Nora au sujet de l’adoption de Lily, recueillie à la fin de la saison 1 et rendue à sa mère biologique juste avant la troisième, évolue au son du duo de La Traviata entre le père Germont et Violetta, personnage qui partage avec Lily un prénom floral. Bouleversant moment de sacrifice de la figure féminine qui accepte de renoncer au bonheur au nom de celui de son amant et de l’ensemble de la famille Germont, c’est-à-dire pour un greater good, l’extrait d’opéra sert avant tout à faire ressortir par contrepoint l’égoïsme de Nora, qui avoue à demi-mot ne s’être occupée de Lily que pour combler le manque affectif produit par la disparition de ses enfants.

Kevin Garvey Sr., lui, déclare avoir été écouter du Verdi à l’opéra de Sydney comme le lui suggéraient ses voix. Son trajet dans l’épisode 3, à l’échelle duquel il abandonne sa prétention à être le personnage central du Nouvel Évangile en cours de rédaction pour finir par recueillir la confession de Grace, qui le sauve et s’occupe de lui, peut être lu comme un apprentissage du nécessaire sacrifice de son égocentrisme grâce auquel il comprend qu’il n’est pas un Nouveau Messie, qu’il n’est pas Jésus venu sur Terre pour laver les péchés de l’ensemble de l’espèce humaine. Il accomplit alors son humanité en ce qu’il accepte le rôle de « personal Jesus » salvateur auprès de Grace, c’est-à-dire selon les paroles du tube de Depeche Mode dont une reprise est utilisée au générique : « Someone to hear your prayers, Someone who’s there. […] Take second best, Put me to the test, Things on your chest You need to confess I will deliver, You know I’m a forgiver. » – rôle de « personal Jesus » auquel il devra peut-être bientôt initier son fils, qui rêvait enfant de prendre place au centre du monde médiatique en devenant présentateur télé et ne voit pas d’un si mauvais œil la suite de la Bible qu’écrivent sur lui ses trois évangélistes personnels.

N’auriez-vous pas simplement envie de rentrer chez vous, comme Kevin Jr./Ulysse à la fin des deux premières saisons ? Alors que l’Australie referme de plus en plus ses griffes en même temps qu’elle resserre sa bouleversante étreinte et condamne les personnages à la même réclusion que ceux de Lost, perdus sur une île loin de chez eux et ne pouvant en aucun cas go home again, il devient clair que le monde modélisé par The Leftovers n’est autre que ce Mad World chanté par les Tears For Fears – dont la version de Gary Jules accompagnait le dernier sourire de Donnie Darko acceptant sans colère et sans haine de se sacrifier pour empêcher la Fin des Temps : « All around me are familiar faces, Worn out faces – worn out places. Bright and early for their daily races, Going nowhere – going nowhere. Their tears are filling up their glasses, No expression – no expression. Hide my head I want to drown my sorrow, No tomorrow – no tomorrow. And I find it kinda funny, I find it kinda of sad, The dreams in which I’m dying are the best I ever had. »

Place maintenant à l’épisode 5, « It’s a Matt, Matt, Matt, Matt World », où ce sera au tour de celui qui est à la fois Saint Mathieu et Mad Hatter carrolien d’offrir quelques bribes de ces histoires que l’on se raconte pour éviter de devenir aussi fous que le monde.

par Guillaume Bourgois
mercredi 17 mai 2017

Accueil > actualités > We Can’t Go Home Again