JPEG - 41.2 ko
spip_tete

Cannes 2017

Le sacrifice et le pardon - Semaine de la critique #1

LOS PERROS de Marcela Said

Newsletter : independencia.revue@gmail.com

6.5

Mariana est une bourgeoise mariée passionnée de chiens. Elle voit son professeur d’équitation, pour lequel elle éprouve une étrange fascination, accusé d’avoir commis sous Pinochet des crimes à l’encontre d’opposants au régime. Poursuivi « depuis quarante ans », l’homme est victime de harcèlement par d’invisibles agresseurs (sa voiture est incendiée), et reçoit les visites fréquentes de policiers chargés de recueillir des informations en vue de son procès prochain. Le mari comme le père de Mariana demandent à cette dernière de cesser de le fréquenter.

Si Los Perros, film chilien, résonne parfois avec L’Histoire officielle, film argentin sorti l’année dernière, la relation entre les deux n’en est pas moins trouble, comme le fut celle entre les deux pays dans les années de dictature. Ces années et le sombre passé qu’elles portent sont, dans les deux films, l’occasion d’une remontée à la surface qui vient faire se craqueler le vernis du présent. Ce sont pourtant deux dynamiques inverses qui sont à l’œuvre ; dans L’Histoire officielle, l’horreur surgissait en plein par et dans la cellule familiale, la mère suspectant son mari de lui avoir fait adopter un enfant arraché à une opposante. Dans Los Perros, la cellule familiale est d’abord le théâtre d’un couple en crise, la remise en cause provenant d’éléments extérieurs : un professeur d’équitation, un inspecteur de police... jusqu’au père.

Les personnages taisent obstinément ce passé qui vient contaminer le présent, la fascination adultère se doublant de l’envie de percer un tabou qui semble impliquer tout le monde. Mariana suit sa propre enquête, pistant autant les uns que les autres, confrontant le policier comme le professeur d’équitation. Renvoyée sans cesse à sa condition de femme et de consommatrice, elle oppose à ceux qui savent comme à ceux dont l’ignorance assoit la légitimité (le policier qui enquête, le mari indifférent) un visage inquisiteur et douloureux, riant peut-être déjà d’une folie qui menace de toute part. C’est l’audace et l’amoralité du personnage qui lui permettent de trancher dans les tissus de la vraisemblance et du bon ordre social. Le policier la viole, son chien est mis à mort : Mariana accueille en elle la violence de ces forces qui président au récit de l’histoire contemporaine, toute entière à sa quête obsessionnelle de leur dévoilement. Mariana portera la dépouille de son chien en terre, et son refus brutal de poursuivre son traitement en vue de pouvoir porter un enfant se lit alors comme la manifestation d’un conflit désormais ancré dans sa chair : le refus d’une filiation, d’une descendance est symptomatique d’un présent en crise avec lui-même, le passé n’en finissant pas de le contraindre. Mariana se tient devant son ventre et son couple comme devant son histoire nationale ; elle se refuse à avancer sans savoir. Mais là où L’Histoire officielle suivait la forme de l’enquête pour dévoiler la violence terrible du passé, Los Perros trouve — dans sa première partie du moins — sa force dans sa capacité à rejeter les itinéraires balisés du récit policier ou moral pour faire se disperser dans le présent de Mariana et le silence qui l’entoure la possibilité même d’adopter une posture morale.

Le film ne s’abstient pas seulement de dévoiler le passé du professeur accusé, il s’en désintéresse pour se consacrer à la violence qui agite le présent, et dont l’homme est l’une des victimes, par-delà la question de sa responsabilité passée. L’appareil judiciaire incarné par le policier chargé de l’enquête apparaît ainsi comme le simple paraphe de la direction prise par l’histoire actuelle, et qui ne peut que suivre pour la légitimer la violence sociale qui en résulte. La société a déjà tranché et condamné. Dommage que le film, audacieux et ambigu dans son premier refus d’explorer la nature criminelle de ses personnages pour mieux se consacrer à la violence humaine qui suinte des rapports entre personnages, finisse par moraliser son propos : l’un des accusés (coupable peut-être malgré lui) se donne la mort, tandis que celui identifié comme le vrai responsable des crimes ne sera jamais inquiété, ce dont se désole Mariana. Cette conclusion rabat malheureusement le questionnement que Los Perros avait su faire naître dans sa première heure sur un constat désabusé qui ne coûte rien à personne et affaiblit la portée de sa charge initiale.

Peut-être faut-il alors porter son regard ailleurs, sur ces êtres silencieux qui portent aussi le devenir des personnages. Les chiens qui donnent leur titre au film sont autant de témoins du polymorphisme de l’homme ; cela va de la manière dont la famille intègre ou met le chien de Mariana à l’écart, aux passages plus intéressants dans des galeries où des peintures et photographies font état du devenir canidé de l’homme, dans son corps comme dans son espace social, dans lequel même les enfants ne sont pas à l’abri, à l’image de cette peinture mettant en scène une montagne de chiens amassés sur un tapis de chair déchirée, et au sommet de laquelle trône un dernier enfant. Une image figée, offerte à Mariana par son mari aimant quand bien même le noyau familial sombre, et qui semble dire à quel point tout pardon dissimule un sacrifice.

par Hugo Paradis
lundi 22 mai 2017

Accueil > évènements > festivals > Cannes 2017 > Le sacrifice et le pardon - Semaine de la critique #1