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Cannes 2017

MGS 6 - Un Certain Regard #2

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS de Kiyoshi Kurosawa

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6.0

Un peu plus de quinze années séparent Avant que nous disparaissions de Kairo, l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste japonais. Chaque film du cinéaste se propose d’explorer un devenir possible de l’être humain, devenir individuel (le deuil de Vers l’autre rive) ou collectif (l’isolement et le retrait physique vis-à-vis du social dans Kairo).

Dans Kairo, la disparition était d’abord effacement du relief du corps, écrasement en une silhouette noircie contre une surface qui seule rappelait qu’une existence s’était perdue ici, en un écho des ombres fixées au mur par les déflagrations nucléaires de Nagasaki et Hiroshima. La solitude pesait alors comme la promesse d’un évidement progressif de la ville et d’un aplatissement de l’image sur les surfaces impressionnables, au fur et à mesure que les corps disparaissaient et que fleurissaient les silhouettes noircies et les zones habitées par les fantômes des vivants. Avant que nous disparaissions fait écho dans son titre au mouvement qui animait Kairo, mais le dispositif d’aliénation de l’humain fonctionne ici différemment. Ni effacement ni métamorphose ; si des extraterrestres ont envahi notre monde (une explication un temps remise en cause par l’hypothèse d’un virus), leur forme réelle nous est invisible, et ils ne se manifestent à nous qu’à travers des corps qu’ils contaminent et par lesquels ils pensent et agissent.

Le film met en scène un couple à la dérive dont l’homme (Shinji) se voit transformé en extraterrestre, et un journaliste en manque de scoop qui rencontre un autre de ces extraterrestres et décide de lui servir de guide pour retrouver un de ses semblables en fuite. Ces quelques aliens sont des éclaireurs chargés de préparer l’invasion de la Terre en recueillant un maximum d’informations sur la race humaine. Toute la tâche consiste en fait à recueillir les concepts propres à l’homme (la famille, soi-même, la propriété....), en une quête d’apprentissage prédatrice, un concept ne pouvant être appris qu’au détriment de la personne de laquelle on l’apprend, celle-ci devenant incapable de l’appréhender, voire pouvant se transformer en légume. La disparition n’est alors plus un danger extérieur comme dans Kairo, un au-delà qui aspire à soi les vivants, mais bien une aliénation consécutive à la perte du langage et de la possibilité de se saisir du monde. Si l’idée est prometteuse, le film reste avare dans les tentatives qu’il fait d’en explorer la portée. La perte du concept de propriété esquisse l’émergence d’un Trotski qui se met à haranguer les foules, mais sans réel poids dans la suite du film. L’idée semble-t-il est hélas d’aboutir au concept de l’amour, sorte de terme transcendant qui dépasse le pouvoir d’absorption des extraterrestres.

Le problème est ici le passage de l’impression à l’intention ; la rue vide de Kairo semblait le paysage naturel de la solitude qui habitait tout un chacun, tandis qu’ici (et peut-être dans les derniers films du cinéaste) le paysage semble d’abord l’expression d’une volonté, redoublée par le discours (la théorie cosmique exposée dans la salle de classe de Vers l’autre rive). Alors que la première partie de Avant que nous disparaissions amorce avec intérêt la possibilité d’un effondrement de la civilisation humaine parce que les mots viendraient à manquer, le film raccorde comme dans Real (on retrouve dans les deux films Sachiko Tanaka à la co-écriture) sur des éléments fantastiques qui tirent en longueur un film qui n’en devient jamais aussi pauvre que lorsqu’il multiplie les effets spéciaux. Si les fans de Metal Gear Solid apprécieront un duel opposant un homme armé d’un fusil d’assaut à un bombardier, n’est pas Kojima qui veut et le film se vide de sa substance en se détournant du langage, par le choix d’un spectaculaire laborieux et parfois brinquebalant. En conséquence de quoi, lorsque le ciel s’ouvre pour déverser une pluie de météores, on ne sait plus qui, des concepts langagiers ou des forces d’autodéfense japonaises, constitue une force d’opposition crédible. Dans cette image du couple qui s’abrite tant bien que mal face aux flammes qui viennent frapper le sol, Kurosawa évite ce rapport de force en un pas de côté qui nous dit que l’amour est toujours, in fine, la réponse. Dommage que ce soit dans cette idée, qui jamais ne parvient vraiment à prendre corps à l’écran, que le film oriente sa résolution.

Retenons du film le beau geste qu’est l’acceptation par Narumi de son mari extraterrestre, qui sans mémoire ni compréhension de la société humaine doit tout réapprendre, jusqu’à devenir identique au Shinji originel, sans jamais être vraiment lui. C’est une image inchangée en surface mais renouvelée de fond en comble que décidera ainsi d’aimer la femme, l’invasion extraterrestre donnant au couple la possibilité d’un oubli salvateur des errements passés. La fiction dans ce qu’elle a de plus fantasque offre ainsi l’occasion de se retrouver de nouveau, même en sachant que quelque chose n’est plus là, s’est perdu. Avant que nous disparaissions ne résout pas l’énigme de son dénouement final, préférant avancer que s’interroger, comme si Kurosawa se projetait déjà dans la suite de son œuvre ; c’est que la croyance est, chez lui, le premier pas vers l’écriture.

par Hugo Paradis
jeudi 25 mai 2017

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