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Cannes 2017

La rage et le désespoir - ACID #1

POUR LE RECONFORT de Vincent Macaigne

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7.2

HP : Le film met en scène deux héritiers d’un domaine agricole. On les découvre par Skype, dans un endroit éloigné qu’on ne voit que très peu, avant que le film ne passe au domaine d’Orléans où les héritiers reviennent afin de le mettre aux enchères. Ayant épuisé leur héritage en voyages, ils n’ont a priori pas le choix, mais on comprend également qu’ils n’ont pas forcément les mêmes attaches au lieu.

VB : Oui, et surtout ils reviennent après ces années d’exil bourgeois sur les terres de leur enfance où ils vont retrouver des personnages qui ont eux toujours fait leur vie ici, et notamment le couple qui s’est toujours occupé de leur terre, de la maison et qui replante des arbres sur le domaine de leur père.

HP : Il y a également ce personnage qui gère une maison de retraite et compte racheter le domaine pour s’étendre. C’est un personnage qui a des ambitions en termes de développement économique, et en même temps il se revendique comme du terroir, il s’inscrit dans une forme de prolétariat du sol, voire se réfère aux esclaves. Mais revenons à l’ouverture du film, qui pour moi contient le meilleur et le pire du film. On a d’abord cette ouverture sur un Skype qui raccorde sans les installer vraiment les lieux où se trouvent la sœur (New York) et le frère (Mexico). Ils se donnent des nouvelles, en même temps la sœur parle du domaine à Orléans qui l’inquiète… Le fait que l’interface de Skype occupe le cadre donne une dimension très fragile à leur dialogue. Le frère est dans un petit cadre, l’image de la fille rame énormément, il y a un décalage entre le son et l’image parfois, voire des moments où l’image est gelée. En même temps la fille nous montre des images de New York qui sont très belles, mais très fragiles dans leur compression qui floute les formes, le jaune des taxis… On sent qu’ils sont dans une terre d’exil, qu’ils habitent une forme d’idéal, mais la connexion laborieuse du Skype qui relie ces images donne l’impression que l’on se situe dans une zone inhabitable.

VB : C’est même une matière onirique, en fait, que la musique souligne.

HP : Il y a de ça, oui, avec ce dialogue très beau entre le frère et la sœur, quand celle-ci lui dit, « tu verras dans quelques années, on reviendra chez nous, et ce qu’il va se passer, c’est qu’on verra tout ce qu’on a perdu ». Elle dit cela avec en fond ces images très fragiles dont on sait qu’elles sont en voie de disparition du fait même du mouvement de retrouvailles entre le frère et la soeur.

VB : Ce qui est fort dans le fait d’ouvrir avec ces images, c’est que lorsqu’on en arrive au régime d’images principal du film, qui est quand même tourné en DV, pour une image très pauvre, on a l’impression d’une image luxuriante en comparaison. Cette ouverture salit, emmène immédiatement le film sous le signe de l’impureté, et coupe l’herbe sous le pied à ceux qui lui reprocheraient de réaliser un film bricolé. Macaigne nous demande tout de suite de prendre en compte le geste, et non pas de croire qu’il a été question de faire avec les moyens du bord.

HP : Il n’y a effectivement pas de positionnement par défaut, qui voudrait que le film soit le résultat des conditions objectives de sa production. Tout est très choisi, sans lissé ni préciosité. L’arrivée sur le domaine est très belle aussi, avec les deux personnages qui descendent la colline alors que l’avant-plan est barré des fils d’une clôture, mais sans fermer le cadre. On a plutôt l’impression d’une appropriation de l’espace de l’image par les personnages.

VB : Et on a le monument funéraire du père en même temps.

HP : Par contre, on enchaîne sur ce monologue qui incarne un peu ce que je craignais avant de voir le film, cette poésie de la dépression en face caméra assez précieuse, qui jette au spectateur une détresse envolée, trop consciente d’elle-même.

VB : C’est quelque chose qu’on peut reprocher au film, ce manque de solidité, mais je trouve que cette fragilité assumée est assez belle au final. Ce qui est touchant surtout, c’est d’avoir pris le risque du ridicule, de la fragilité, du trop-plein. C’est surtout visible dans la confiance aux acteurs, le fait d’avoir cadré les visages dans des plans longs avec des textes torrentiels, compliqués qui demandent aux acteurs de passer d’une humeur à l’autre, de passer de la colère au lunaire… Il y a une foi incroyable en l’acteur, qui est devenue une chose très rare de nos jours. Je pense à un film timoré comme Jeune femme de Leonor Séraille, qui semble vouloir diluer la folie de son actrice, Laetitia Dosch. Ici le film demande tout à ses acteurs et plonge au cœur de la boue avec eux. On parlait d’impureté de l’image, je trouve très importante cette ouverture qui montre la dimension de ruine, d’effondrement que le cinéaste veut filmer. On pense au Guépard de Lampedusa, pour que tout change il faut que tout reste pareil. C’est la fin d’un monde, d’un domaine, la mort d’une certaine idée de la bourgeoisie…

HP : Tu as raison sur les acteurs. Quand tu dis que c’est un film qui crie sa fragilité, je dirais que ce n’est pas forcément une qualité, dans le sens où c’est une tendance pénible du cinéma français. La différence ici c’est comme tu dis l’incroyable confiance accordée aux acteurs. On sent qu’il s’agit d’un metteur en scène de théâtre, mais à la différence d’Apnée de Meurisse qui jamais ne parvenait à se détacher du dispositif théâtral, ici Macaigne ne fait pas du théâtre.

VB : Je trouve que Macaigne, c’est l’anti-Dolan. Pour moi Dolan c’est un cinéma pompier, précieux, hystérique. Face à cela, Macaigne montre la rage. Si ça beugle, ce n’est pas de l’enluminure. Ici c’est très brut. Alors ça peut virer au ridiculemais ce n’est pas pédant.

HP : Oui, comme la scène en voiture avec cette longue engueulade, les ruptures de rythme, on passe de cet échange haché de nombreux « Ta gueule ! », jusqu’à ce moment où tout d’un coup l’un se tait et laisse l’autre parler, sans être à l’écoute pour autant. Il y a cette phrase terrible, « Tu es pauvre, tu le seras toujours, mais c’est pas grave d’être pauvre, foutez-nous la paix ». L’inverse de Dolan où dans la scène d’engueulade en bagnole entre Ulliel et Cassel de Juste la fin du monde, on s’engueule avec quelque chose de raffiné, on dresse des archétypes et on se moque d’eux.

VB : Je vais faire un parallèle comme seul Cannes les permet, parce que je crois que ça en dit long sur ce que Dolan voulait faire avec des personnages noirs et complexes ; il y a ce moment de Pour le réconfort où le personnage ouvre la porte et menace de se jeter dans le vide, et on a vu aujourd’hui le film des Safdie, Good Time, qui comporte le même plan, mais là le personnage saute. Alors que chez Macaigne, ce ne sont pas des personnages d’action mais de pure parole. On est un peu dans le théâtre, finalement. Ici on assume la frontalité, le temps de la parole, la fatigue, l’épuisement. Ces personnages ne sont pas dans l’action, on a l’impression qu’ils ne font rien.

HP : Oui, et plus ils sont en conflit ouvert, plus ils affirment leur rage de l’autre en la lui criant en face, plus ils s’épuisent. Comme à la fin, quand le gérant de la maison de retraite veut porter un toast et que personne ne l’écoute. L’épuisement est complet.

VB : En même temps ça reste cordial. On pourrait imaginer que le film prenne un tour plus dramatique, mais non. Le vrai drame est rentré, il est dans l’hypocrisie, le ressentiment, la frustration que ces personnages portent. A aucun moment ça ne s’incarne dans les gestes. Le geste n’est pas désespéré, il est juste fait contre l’autre.

HP : Effectivement, comme lorsque le frère embrasse la femme d’un autre ; s’ensuit une scène d’engueulade, mais en même temps les rapports entre eux ne changent pas, il y a un état des choses contre lequel on peut uniquement s’insurger. On n’a d’ailleurs peut-être pas envie de changer. Les personnages s’épuisent et quittent le cadre, comme ça.

VB : Jusqu’à ce dernier plan du film, comme une réponse au Mommy de Dolan, à la scène dans laquelle le personnage repousse les bords du cadre. Dans le film de Macaigne, les bords se resserrent sur un personnage qui est seul dans le cadre, jusqu’au noir complet. L’effet de réponse est très fort, contre l’idée du petit théâtre de la vie, avec tout ce que ça charrie de désir de casting prestigieux, de performance théâtrale... C’est très frais de voir ces nouveaux visages chez Macaigne. Surtout pour une personne active comme lui qui aurait pu ramener tous ses copains. C’est un choix audacieux, qui a ses défauts mais qu’on peut vraiment saluer au milieu de ce qu’on a pu voir ici cette semaine.

HP : Je suis d’accord que dans le paysage de cette sélection 2017, ça reste intéressant, même si j’ai des réserves.

par Hugo Paradis, Victor Bournerias
dimanche 28 mai 2017

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