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#5 Echos de la fin du monde - sur la saison 3 de The Leftovers

The Leftovers  de Damon Lindelof et Tom Perrotta

1 – 800 – Dernière blague

The Leftovers, saison 3 - épisode 5 et 6

Vous connaissez celle du pasteur qui se retrouve à une orgie ?
Et celle de la psy qui ne peut plus parler ?

Qu’est-ce qui rend aussi fou de rage le Révérend Matt lors de sa traversée en ferry de la Tasmanie à Melbourne ? Sans doute ne supporte-t-il pas d’avoir à basculer du Nouveau à l’Ancien Testament, d’avoir à abandonner le rôle qu’il s’est construit au fil de cette troisième saison, celui d’un Néo-Saint Matthieu tel qu’aurait pu le représenter Rembrandt ou d’un Néo-Saint Marc aux parfums vénitiens, pour devenir non pas Néo-Noé salvateur – les libertins décadents qui peuplent le bateau sont à ses yeux des animaux qui ne méritent pas d’être sauvés – mais un collage entre deux figures associées directement ou indirectement à la vengeance et la colère.

En surface, le trajet de Matt à travers l’épisode 5 est celui de Daniel, jeté dans une fosse aux lions prenant ici la forme d’une gigantesque orgie en l’honneur du Roi Lion « Frasier », Daniel que Dieu et le souverain perse récompensèrent pour sa loyauté en faisant dévorer ses ennemis, c’est-à-dire en lui permettant de garder les mains propres. Plus profondément, il devient cristal clear que sous le masque d’évangéliste souriant que porte Matt se cache ou peut se cacher le visage inquisitorial, austère et violent d’un Moïse orné des cornes du Diable de Tasmanie que lui fait porter Michel Ange. Soumis à la même crise de l’autorité de sa parole et à une même incapacité temporaire à faire respecter la Loi des textes bibliques et juridiques, plongé dans un monde cauchemardesque où l’on tue sans raison, où l’on invoque le nom du Seigneur en vain ou pour se prétendre Yahvé, où l’on adore Frasier comme jadis le Veau d’or et où l’on convoite beaucoup trop l’époux et l’épouse de ses prochains, Matt subit surtout de plein fouet la blasphématoire loi carnavalesque de The Leftovers. Lui qui avait pourtant été prévenu lorsqu’il lui était demandé pour monter à bord de raconter une dirty joke désacralisant son discours, il se voit offrir en guise de Mont Sinaï le pont ou la cale crasseux du ferry pour s’entretenir avec un triste sire auto-divinisé, David Burton dit « God », qui ridiculise ses propos, son angoisse métaphysique, et assimile le Grand Départ à une plaisanterie de mauvais goût. Bien que Matt finisse par triompher au gré d’un twist trop ironique pour être symbolique ou ne serait-ce que signifiant, son périple est bien celui d’un châtiment de cet orgueil qui l’amenait à se croire l’enfant chéri de Dieu choisi entre tous pour annoncer la venue du Messie – leçon cruelle administrée par un David Burton qui aurait décidé d’appliquer à la lettre les recommandations de Flaubert écrivant à Louise Colet « Quand est-ce qu’on écrira les faits au point de vue d’une blague supérieure, c’est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d’en haut ? » et dans le même temps poignante leçon d’humilité et d’humanité administrée par un David Burton considérant que les paroles sacrées qui conviennent au monde ne sont plus celles de L’Exode mais plutôt celles que chantait Joan Osborne : « If God had a name, what would it be ? And would you call him to his face ? If you were faced with him in all his glory, What would you ask if you had just one question ? […] What if God was one of us ? Just a slob like one of us, Just a stranger on the bus Trying to make his way home ? »

Comme les autres épisodes depuis le début de la saison 3, les épisodes 5 et 6 sont construits selon une logique de diptyque. Si Matt est assimilé à Moïse dans le premier, Laurie choisit elle-même de se comparer dans le second à Judas, autre illustre party crasher biblique, et elle fait face à une même perturbation de l’autorité de sa parole, cette fois non pas religieuse mais scientifique : elle était psy avant le début du pilote et tente en un sens de le redevenir au fil des deux dernières saisons après la douloureuse période de mutisme mortifère et de vociférations textuelles au sein des Guilty Remnants.

Préparant déjà son propre achèvement en forme de fin des temps, et les comptes qu’elle se doit de régler avec ses spectateurs, comme l’expliqueraient sans doute Peter Szendy et Laura Odello, la série rappelle en permanence par des moyens détournés à travers l’épisode 6 que l’on assiste aux dernières images et aux derniers instants des personnages : référence au Last Supper, à la dernière patiente de Laurie (on croit un temps qu’il s’agit de celle dont le bébé disparaissait au premier épisode ; il s’agira en fait de Nora), mention de « the good last thing we did together » et de la dernière fois où Kevin a exploré le monde des morts lors d’un émouvant échange entre Nora et son ancien époux. Série qui repose depuis ses débuts sur un événement que personne n’arrive à nommer convenablement sans télescoper les sous-entendus, The Leftovers a toujours su être extrêmement attentive aux mots et à leur pouvoir de réconfort ou d’agression. C’est peut-être essentiellement sur ce terrain que se déploient les trajectoires parallèles de Matt et Laurie, que l’on n’a cessés de voir au téléphone au long de la troisième saison. Là où le premier cherche obstinément à avoir le dernier mot, allant jusqu’à se tourner face caméra à la fin de l’épisode 5 et s’adresser au spectateur pour mieux signifier sa victoire verbale, et déguise en franchise chrétienne son incapacité à cacher une information à l’un de ses proches pour le protéger, la seconde fait tout l’inverse et tente de réactiver le dialogue entre les êtres brisés qui l’entourent – quitte à se faire agresser au téléphone lors de l’épisode 4 par Kevin ou à manquer de se faire éborgner par Nora, cherchant tous les deux comme Matt à avoir les derniers mots les plus blessants.

Le générique de l’épisode consacré à Laurie fait entendre le morceau de rap 1-800 Suicide des Gravediggaz, monument d’humour noir au titre évoquant un numéro de détresse, où des voix se succèdent non pour dissuader l’auditeur de mettre fin à ses jours mais bien pour le pousser au suicide, comme si toute possibilité de venir en aide à autrui avait définitivement disparu avec le Grand Départ. Laurie le sous-entend à Matt et Nora. Elle croit encore en une forme d’ordre à opposer au chaos et c’est cette tâche qu’elle poursuit inlassablement dans les deux épisodes, luttant contre les moulins à vent du « Mad world » à la fois pré et post apocalyptique de Lindelof et Perrotta – qu’elle quitte avec une sublime élégance, épuisée et vaincue, en ayant auparavant remis un peu d’ordre dans la vie et les souvenirs de Kevin, de Tom et Jill ainsi que dans ceux de Matt et Nora, en ayant fait circuler entre eux des objets au gré d’un jeu partagé de don et contre-don émotionnel, mais surtout en ayant réussi au bord du précipice à faire renaître de leurs cendres les mots d’amour qu’elle avait un jour choisi de ne plus pouvoir prononcer.

par Guillaume Bourgois
samedi 10 juin 2017

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