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Fragments from the sound world

version française

*Voir, notamment, Paul Austerlitz, « “My Teacher Is the Human Heart” : The Human Music of Milford Graves », in JAZZ CONSCIOUSNESS : MUSIC, RACE, AND HUMANITY (Middletown, CT : Wesleyan University Press, 2005), 157–183 ; et William Parker, « Milford Graves : Rhythms Come from the Heart », in CONVERSATIONS, sous la dir. d’Ed Hazell (Paris : RogueArt, 2011), 37–52.

**Doug Harris, réal., SPEAKING IN TONGUES (Griotfilm, 1987), https://www.youtube.com/watch?v=9tNqs8hs9p4 ; Eric Sandrin et Patricia Hillaire,
réal., MILFORD GRAVES AND THE JAPANESE (Froger Prod, 1993), https://www.youtube.com/watch?v=-dpzI8xA9qc. Un documentaire a également été consacré au New York Art Quartet, groupe des débuts de Graves : Alan Roth, réal., THE BREATH COURSES THROUGH US (Asymmetric Pictures, 2013).

MILFORD GRAVES : FULL MANTIS (Jake Meginsky and Neil Young)

Première mondiale, 27 janvier 2017
LantarenVenster, Rotterdam
IFFR, Festival international du film de Rotterdam

Quelque part dans le quartier de South Jamaica dans le Queens, à New York, se trouve une étrange maison, décorée de mosaïques et de miroirs. Au sous-sol, une pièce également surprenante, emplie de percussions, d’artefacts africains, de tapis, d’écrans d’ordinateur, d’équipement médical et d’une batterie peinte à la main. L’homme qui occupe ces lieux depuis près de cinquante ans est Milford Graves, le maître percussionniste auquel Jake Meginsky et Neil Young consacrent leur documentaire.

Graves commence à se faire un nom sur la scène internationale au milieu des années soixante, à travers son travail avec des figures du jazz d’avant-garde telles que Giuseppi Logan, Albert Ayler, le New York Art Quartet, ainsi que par son travail en tant que leader. Le natif du Queens appartient alors à une poignée de musiciens explorant une approche non-métronomique de la pulsation. Mais cela n’est pas le sujet central de Full Mantis. Les racines du projet se trouvent dans la relation maître-élève qui lie depuis quinze ans Graves à Meginsky, et dans les traces des enseignements reçus et conservés d’abord sous forme audio puis à l’aide d’une caméra.

Depuis les années soixante, Graves a exploré un certain nombre de voies hors des préoccupations traditionnelles des musiciens. Il a créé le Yara - un art martial baptisé d’un terme yoruba -, entrepris des recherches sur le coeur humain et ses rythmes, développé une pratique d’herboriste et d’acupuncteur. Ces objets d’étude, divers mais interconnectés, forment les fondations de l’enseignement de Graves.

Son laboratoire souterrain et le jardin luxuriant attenant constituent le décor de Full Mantis. Il s’agit en grande partie d’un film fait de détails silencieux, de traces d’une vie aux dimensions multiples minutieusement conservées et agencées. Le film donne ainsi à voir de nombreux gros plans, autant d’indices fugitifs d’histoires non racontées. Sur une étagère, un exemplaire de On the Sensations of Tone, du scientifique prussien Hermann von Helmholtz - ouvrage important pour l’avant-garde du jazz des années soixante -, un disque de 1966 à la pochette peinte à la main édité par Graves et le pianiste Don Pullen via leur "Self-Reliance Program", projet précurseur du mouvement pour l’indépendance musicale qui allait bientôt se développer.

Le cadre de ce décor confiné est brisé par l’introduction d’images d’archive, témoignages de la présence de Graves sur la scène mondiale. Les spectateurs déjà familiers de l’œuvre du musicien reconnaîtront une partie de ces documents, mais l’usage qui en est fait est efficace. Ainsi, de longs extraits d’un concert de 1973 en Belgique donnent à voir la formation radicale de Graves à une batterie et trois souffleurs, ou encore Graves jouant des percussions lors d’une fête dans un Japon rural ; enfin, une scène marquante montre le batteur en compagnie du danseur de butō et improvisateur Min Tanaka.

Une des séquences les plus remarquables est construite à partir d’archives photographiques personnelles de l’artiste. On y découvre des images en noir et blanc d’entrainement au Yara, reliées dans un impressionnant montage. Un flyer pour une manifestation de 1969, où sont programmés une présentation de l’art martial - “l’art noir de l’auto-défense” -, les Last Poets et des récitations poétiques par Askia M. Touré et Marvin X, constitue un autre indice d’une histoire non racontée, se déroulant à l’époque du Black Power.

Full Mantis donne essentiellement à entendre la musique réalisée par Graves en solo, sur sa batterie sans caisse claire, le plus souvent accompagnée de ses vocalisations. Le film utilise largement les enregistrements disponibles dans le commerce, couvrant toute l’étendue de la carrière de Graves. Souvent, lors des séquences parlées, la résonance d’un gong sous-tend de manière hypnotique la voix du musicien. De manière intéressante, le film présente une facette électronique jusqu’alors inconnue de la musique de Graves, faite d’enregistrements de battements cardiaques traités à l’aide d’algorithmes, sonnant étrangement compatible avec un solo de free jazz.

Le nature orale de la philosophie de Graves imprime profondément le film de son empreinte. L’un des traits marquants de Full Mantis est l’absence de tentative de normalisation du travail de Graves. Le musicien, et lui seul, s’exprime longuement sur des sujets qui seront peu familiers à la plupart des spectateurs, dans des séquences que d’autres réalisateurs auraient probablement condensées ou entrecoupées d’interviews face caméra apportant une validation extérieure. Filmée caméra à l’épaule, l’archive au grain épais de Graves et Tanaka les montre dans un gymnase, entourés d’enfants autistes assis au sol. Progressivement, les enfants se lèvent et se joignent à la danse de Tanaka. Un jeune enfant se tient debout, à quelque centimètres de la batterie de Graves, semblant hypnotisé. On pourrait considérer cette séquence comme centrale, une démonstration que les théories de Graves, aussi hors normes soient-elles, fonctionnent tout simplement.

Le fait que les films tendent, dans la pratique, à devenir un point d’entrée par lequel leur sujet sera abordé --- en raison de la densité irréductible d’informations que les images semblent véhiculer ? --- ne semble pas avoir préoccupé les réalisateurs, qui n’ont pas cherché à créer une introduction générale à la carrière de Graves. Cette approche est d’ailleurs la bienvenue, car elle prend en compte l’existence d’un certain nombre d’écrits auquel un film n’a pas nécessairement à se substituer*.

Full Mantis est un film sur Milford Graves parmi tous ceux qui pourraient être réalisés. Des productions plus confidentielles** - dont des extraits sont utilisés - l’ont précédé, et un autre film, celui de William DuVall, est en préparation. Le film de Meginsky et Young n’est sans doute pas celui que les amateurs d’histoire du jazz auraient appelé de leurs voeux, mais cela est sans aucun doute en cohérence avec le rejet des étiquettes professé par Graves. Le travail multidimensionnel du batteur est largement axé sur les relations organiques entre le corps et son environnement, le son, la musique. Full Mantis offre un regard personnel sur un personnage singulier, un regard qui se déploie comme le prolongement organique d’une relation prolongée, livrant ce faisant des fragments d’une vérité individuelle.

Traduction : Martial Pisani

par Pierre Crépon
mardi 13 février 2018

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