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Ready Player One  de Steven Spielberg

Monstre d’anti-snobisme

8

Quelque chose d’immensément émouvant se dégage du dernier Spielberg, une émotion pure et simple devenue rare. Le pire aurait pourtant pu être à craindre. S’il semble tout à fait naturel que Spielberg ait eu l’envie d’adapter le roman de science-fiction d’Ernest Cline publié en 2011, vibrante déclaration d’amour geek à la pop culture des années 80 à laquelle le cinéaste a contribué plus que quiconque, le projet aurait pu accoucher d’un monstre tristement méta et snob – à l’image des sinistres Gardiens de la galaxie qui, avec une cruauté sans nom déguisée en amour du kitsch, agitent des références et font danser en boucle David Hasselhoff ou Kurt Russell uniquement pour les ridiculiser.
Ici, tout le contraire.

Spielberg assume le fait de s’identifier au personnage de démiurge informatique ayant créé un monde virtuel pop et eighties, ce qui lui permet de (re)traverser sa propre œuvre et d’interroger son parcours – ce n’est pas pour rien que la clé pour remporter l’une des épreuves consiste à faire un trajet en marche arrière à bord de la DeLorean de Retour vers le futur alors que le T-Rex de Jurassic Park gronde sur la piste. Mais son geste ne l’amène aucunement à une lamentation ou à l’évocation funèbre d’une époque révolue. Prenant appui sur des références partagées et surtout joyeusement partageables, dont la puissance esthétique et humoristique galvanisent le rythme du film, Ready Player One renoue avec les grandes fables épiques et sentimentales des années 80, les formidables Goonies en tête. Spielberg ose courir le risque du corny ou du trop plein de bons sentiments afin de mieux pourfendre le snobisme et l’ironie permanente des œuvres « retro » contemporaines – son film précédent Pentagon Papers reposait déjà sur la réactualisation d’un modèle passé, avec ses figures de journalistes s’attaquant à l’administration Nixon empruntées aux Hommes du président.

Ready Player One est bien un monstre, un monstre d’hybridité, d’une hybridité temporelle doublée d’une hybridité visuelle, puisque le montage tresse prises de vue réelles et séquences modélisées par ordinateur dignes d’un jeu vidéo. Un monstre singulier qui sait tirer sa beauté, sa joie et sa grande santé cinématographique du concert des dynamiques contradictoires et des références qui l’animent.

Au moins deux autres films de Spielberg viennent à l’esprit. La séquence inspirée de Shining rappelle la dette du cinéaste envers ce père spirituel que fut Kubrick et permet de se souvenir que Spielberg mena à bien le dernier projet du réalisateur, A. I., dont la partie finale montrait le jeune androïde central devenu le gardien de la mémoire de l’humanité. Via le dialogue avec Ernest Cline, via la guerre pour la domination du monde virtuel et des références culturelles qu’il abrite entre l’armée de geeks épris de liberté et une entreprise toute-puissante, Ready Player One cherche à transmettre, sans (trop) la défigurer, sans (trop) l’instrumentaliser ou (trop) la réduire à des séquences d’action de mauvais jeux vidéos, une pop culture enfin prise au sérieux et pour la survie de laquelle il est important de se battre. C’est au son de l’hymne libertaire We’re Not Gonna Take It que se déploie la bataille finale, comme en signe que la culture geek a pour Spielberg et Cline toujours porté en elle une dimension profondément subversive.

Avec ce héros qui se fait appeler « Parzival », qui est embarqué dans une quête d’un « Easter Egg » aux allures de Graal 2.0 et sera confronté à trois épreuves, Ready Player One offre une variation à partir du troisième Indiana Jones. Comme « Indy », la figure centrale doit comprendre que la quête du Graal n’est pas une quête pour la possession d’un objet ou d’un monde mais un trajet sentimental qui amène à dépasser son solipsisme. Tous deux devront accomplir le même geste, un « leap of faith », un saut dans le vide à la fois littéral et métaphorique, qui amènera Indy à renouer avec son père et Wade/Parzival à se lancer dans une histoire d’amour que n’eut pas le courage de vivre celui qui a imaginé et caché l’œuf de Pâques virtuel. L’ensemble du film repose d’une certaine manière sur cette question à la fois simplissime et infiniment compliquée : Comment passer de 1 à 2 ? De « One » à « Two » Players ? C’est seulement lorsqu’est posée cette question que peut renaître l’amour, que la culture peut encore être transmise d’une génération à l’autre, et surtout que peut advenir cette égalité et cette fraternité godardiennes entre le réel et la fiction, repensées ici à l’ère de la VR et du numérique.

Il y a certes une grande naïveté politique dans le propos de Spielberg et Cline. L’affrontement central entre adolescents et une entreprise inhumaine, qui se moque de la pop culture et ne pense qu’à l’argent, est très anachronique, en ce que Steve Jobs et autres nerds devenus grands patrons ont créé de nouveaux types de sociétés, où le « cool » et les références geek ont remplacé le costard-cravate mais en aucun cas fait disparaître le capital et l’obsession du profit, bien au contraire. Cela participe paradoxalement du charme de Ready Player One qui maintient vivante, envers et contre tout, y compris envers les signes contemporains de son échec cuisant, l’utopie d’un bouleversement des comportements par la pop culture, si les générations futures sont enfin prêtes à entendre son message à contre-courant et à vraiment jouer son jeu.

par Guillaume Bourgois
samedi 7 avril 2018

Ready Player One Steven Spielberg

Avec : Tye Sheridan (Wade Owen Watts / Parzival) ; Olivia Cooke (Samantha Evelyn Cook / Art3mis) ; Ben Mendelsohn (Nolan Sorrento)

Scénario : Ernest Cline et Zak Penn, d’après le roman Player One d’Ernest Cline

Sortie : 28 mars 2018

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